Lundi 16 novembre 2009

Le débat sur  l'Identité nationale est l'occasion de revenir sur les fondements historiques de cette identité et de montrer que l'identité française est surtout l'héritage de valeurs humanistes. Comme je l'ai écrit sur mon article du Bondy Blog,( http://yahoo.bondyblog.fr/news/200911100001/identite-nationale-l-heritage-de-valeurs-humanistes) pour démontrer l'ancienneté et l'authenticité du sentiment national français, il faut sans doute remonter le fil de temps et retracer toute l’histoire depuis Vercingétorix jusqu’au général de Gaulle en passant par Jeanne D’Arc. Ayant beaucoup travaillé sur le sujet durant mes études d'hitoire , j'ai décidé, pour compléter cet article,  de prendre mon temps et d'entamer un long voyage dans le passé avec vous. Je vais donc poster une longue série d'articles sur le sujet. Voici la troisième  partie ....Voir aussi Les fondements historiques de l'Identité nationale : Introduction ; PARTIE I : Les prémices de la nation ;II- 1ER phase de l’assimilation nationale :l’Etat monarchique consolide la nation et III- 2ièmé phase de l’assimilation nationale :le triomphe de la démocratie républicaine

Entre 1945 et 1969, De Gaulle, en célébrant un passé glorieux et en s’appuyant plus que jamais sur un Etat fort fondé sur un modèle social égalitaire, porte peut-être à son apogée le travail d’unification de la nation. Mais  avant l’âge d’or des trente glorieuses, l’histoire de France est marquée par la rupture que  constitue la seconde guerre mondiale  et l’instauration du régime de Vichy.

 A)LA RUPTURE VICHYSTE

 Si durant la guerre de 1914 l’union sacrée avait été le facteur décisif de la victoire, de 1939 à juillet 1940, la France, qui s’imaginait puissante, est terrassée et succombe à une « étrange défaite » dont elle ressort profondément divisée. Tandis que le Maréchal Pétain qui a signé l’armistice tente d’imposer une « révolution nationale », la France occupée est partagée entre résistance et collaboration.

 a)la révolution nationale

« Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur » proclame le 17 juin 1940 le maréchal Pétain, nouveau président du Conseil, qui vient de demander à l'Allemagne nazie les conditions d'un armistice. Dans son message aux Français du 25 juin 1940, le jour même de l'armistice, il annonce une « Révolution nationale ». Il invite le peuple à « un redressement intellectuel et moral » qui est, en fait, en quelque sorte, une contre-révolution française. En effet, il faut oublier la devise républicaine, « Liberté, Egalité, Fraternité », et la remplacer par le triptyque de l’Etat français : « Travail, Famille, Patrie ». La Marseillaise est également bannie. En lieu et place, on fait chanter dans les écoles : Maréchal, nous voilà. Plus non plus de 14 juillet, mais célébration de Jeanne d’Arc et institution de la Fête des Mères. Plus de bonnet phrygien, mais la francisque, devenue emblème du régime. Les fondements idéologiques de cette « Révolution nationale » sont précisés dans le discours du 11 octobre 1940 : « Le régime nouveau sera une hiérarchie sociale. Il ne reposera plus sur l’idée fausse de l’égalité naturelle des hommes, mais sur l’idée nécessaire de l’égalité des « chances » données à tous les Français de prouver leur aptitude à « servir ». » Le nouveau régime  refuse donc le principe égalitaire, proclamé par la Révolution et  oppose au nationalisme républicain ouvert, un nationalisme fermé. En fait, La Révolution nationale a été une tentative, à l’occasion de la défaite, de revenir sur les choix que la nation avait faits avec la  Révolution française .Il s’agissait de retrouver la  « tradition » en l’adaptant au circonstances du XXe siècle, en s’inspirant de Salazar, de Franco ou de Mussolini et en niant le cours majeur de l’histoire nationale, la spécificité de la France. Devenue journal quotidien en 1908, l’Action Française de Maurras mène campagne pour la restauration d’une monarchie héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire et décentralisée. La violence nationaliste et raciste des maurassiens est telle que l’Action Française est condamné par le Saint-Siège en 1926, avant même le Fascisme. l’Action Française, principal source d’inspiration du maréchal Pétain n’a cessé de collaborer avec les mouvements fascistes et a aidé à la création du régime de Vichy, allant jusqu’à tremper dans la  politique antisémite engagé en octobre 1940.                                  


Le 24 octobre 1940, à Montoir, Pétain a, en effet, serré la main d’Hitler et déclaré : « j’entre aujourd’hui dans la collaboration. » On promulgue, à partir d’Octobre 1940, des lois antisémites, sans même que les Allemands l’aient demandé. Une grande partie des 75 000 Juifs déportés vers les camps de la mort le furent avec la participation de la police du gouvernement de Vichy.  Une partie des 225 000 Juifs qui échappèrent à la déportation bénéficièrent, néanmoins, du silence, de la complicité ou de l'aide active d'un très grand nombre de Français qui sont restés pour la plupart anonymes. La chasse aux
communistes, entamée sous le gouvernement Daladier, était aussi une priorité du régime de Vichy. Elle est une constante de la politique collaborationniste, d'octobre 1940 à la Libération. Au début de la guerre, les Français soutiennent Pétain car il est toujours considéré comme le vainqueur de Verdun.

Mais, peu à peu, le régime de vichy va profondément diviser les Français. La période 1940-1944 voit s'affronter certains Français les uns contre les autres.

b) la France divisée : collaboration et résistance

Ainsi, la défaite, qui a aggravé les divisions et la fragmentation politique du pays, fait coexister plusieurs Frances durant les années de l’occupation. Il ya la zone occupée, de la frontière des Pyrénées à Chambéry en passant par Moulins. Il y a la « zone libre », l’Etat français dont la capitale est Vichy. L’Allemand puise dans les caisses : chaque jour, la France lui paie une indemnité suffisante pour nourrir dix millions d’hommes. Il achète avec cet argent les récoltes, les usines, les tableaux. Les Français qui avaient espéré le retour rapide à l’avant –guerre, le rapatriement des prisonniers, le départ des occupants, s’enfoncent dans l’amertume. Le rationnement, la misère et l’humiliation ne prédisposent pas à l’héroïsme. La défaite et l’occupation, ce sont donc aussi l’érosion des valeurs morales et républicaines, des ambiguïtés, des excuses à la lâcheté, aux malversations, au marché noir. Le pays semble corrompu.


Mais il ya aussi la France libre de Charles de Gaulle, qui de Londres clame « la flamme de la Résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. » Cette France, qui, à partir de juillet 1942 s’intitulera  France  combattante, a commencé à rassembler autour d’elle la France de la résistance intérieure. De nombreux mouvements clandestins se sont, en effet, constitués. Dans le même temps où la droite nostalgique des valeurs terriennes, du trône et de la religion se déconsidérait  avec un régime qui prenait l’exact contre-pied des droits de l’homme, des français veulent exprimer et incarner les vertus propres à l’âme de la France. Avec Vichy comme repoussoir, la lutte commune contre le nazisme et pour la liberté et le progrès  renouait avec l’élan de 1789 ; elle forma le creuset retrouvée de la nation.

Les résistants ont su, en effet, dépasser leurs divisions et leurs divergences.  Tout d’abord selon la formule célèbre d’Aragon la Résistance unissait dans le même combat, « ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas. » En outre, il faut souligner l’engagement antinazi et patriotique des immigrés de France. Les vingt-deux résistants communistes du groupe Manouchian  fusillés par un peloton de la Wehrmacht au Mont-Valérien le 21 février 1944, étaient arméniens, italiens, polonais d’origines, et souvent juifs. La propagande officielle en profita d’ailleurs pour présenter la Résistance comme une armée de terroristes composée d’étrangers et de juifs, ce qui était de la désinformation, mais aussi un contresens historique.  En effet, sans eux, la France, aujourd’hui, serait-elle encore la France ? Enfin, la résistance, grâce à Jean Moulin « l’unificateur » réussit à fédérer tous les courants politiques, des communistes aux démocrates chrétiens. Dans le cadre général de cette nation réunifiée, se développait aussi une droite, respectueuse des droits de l’homme et soucieuse de la justice sociale : une droite Républicaine. Le conseil national de la Résistance rassemblait toutes ces tendances  que l’on retrouva ensuite dans le gouvernement provisoire de la république.

 Cette synthèse nationale est du au soutien des Français les plus courageux mais aussi à la singularité d’un homme d’Etat exceptionnel : De Gaulle, homme de tradition, mais ouverte, celle-ci, et unifiant toute la nation, ne la divisant pas.

 

B) L’ HERITAGE GAULIEN

De Gaulle incarne la France qui a soif de renouveau, d’une République sociale, mais aussi l’ordre, le sens de l’Etat, le patriotisme qui rassemble toutes les tendances françaises.  Symbole de l’union sacrée, il a la volonté de restaurer L’Etat centralisé, issue de la monarchie absolue, mais aussi des Jacobins, opérant ainsi  une synthèse entre la monarchie et la France révolutionnaire. Mais avant de renouer avec la grandeur de la France, il faut d’abord reconstruire le pays après la guerre. Pour cela, De gaulle, pour qui l’intérêt privé doit céder à l’intérêt général,  s’appuie sur le programme économique et social du CNR qui donne bientôt naissance au modèle social français.

a) le modèle social français 

En 1944 -1945, c’est encore l’union mais déjà des tensions se font sentir. Combien de temps ceux qui parlent au nom de la France, de Gaulle, les représentants des partis politiques et des mouvements de résistance resteront-ils unis ? Malgré l’euphorie de la libération, on peut craindre une subversion, voire en guerre civile, en tout cas une paralysie de l’Etat républicain soumis notamment au chantage communiste. De la résistance victorieuse passera-t-on à la révolution ? Dans ce contexte, la première bataille à conduire doit donc avoir pour but d’affirmer la continuité de la République et de l’Etat.

Dans cette France, dont l’histoire ne saurait être ternie, de sorte qu’on puisse continuer à l’aimer, l’Etat ne peut être affaibli. C’est pourquoi, de Gaulle déclare aux membres du CNR qui lui demandent de proclamer la République, le 26 août 1944 : « la république n’a jamais cessé d’être …Vichy fut toujours nul et non avenu. » Ainsi, si Vichy a été « nul et non avenu », sans légitimité, les lois qu’il a promulguées, les actes qu’il a exécutés, n’ont aucune valeur légale. Ils n’engagent en rien la France. La France n’a pas à faire repentance et ce sont les individus (Pétain, Laval) qui doivent répondre de leurs actes. Les lois antisémites, les rafles des 16 et 17 juillet 1942, ne peuvent donc être imputés à la nation. Il s’agit là d’une décision raisonnée qui permet de ne pas fissurer le socle sur lequel est bâtie la nation, qui doit beaucoup au regard que l’on porte sur son histoire. Une fois la continuité républicaine assurée, la deuxième urgence est de reconstruire le pays.

Pour cela de Gaulle fait appliquer rigoureusement le programme du Conseil National de la Résistance dont l’ambition est de défendre l’indépendance politique et économique de la nation et de rétablir la France dans sa puissance et dans sa mission universelle. Adopté dans la clandestinité le 15 mars1944, ce programme qui marque une volonté claire de redressement de la nation Française définissait tout une série de mesures économiques et sociales à mettre en œuvre sitôt le pays libéré. A travers ce programme, il ne s’agissait pas seulement de renouer avec la république, chose sur laquelle tout le monde s’accordait. L’enjeu était de rétablir cette république  dans toutes ses ambitions sociales. Le général de Gaulle lui-même, s’adressant à l’assemblée consultative provisoire à Alger en novembre 1943 avait donné le ton : «  la France veut que cesse un régime économique dans lequel les grandes sources de la richesse nationale échappaient à  la nation, où les activités principales de la production et de la répartition se dérobaient à son contrôle. » Il s’agit d’instaurer un « ordre sociale plus juste ». Les partis politiques de droite et de centre-droit étaient réticents à l’égard de mesures économiques et sociales radicales. Mais le contexte exceptionnel (pays en ruine et   décrédibilisassions du patronat compromis dans la collaboration) demandaient des réponses exceptionnelles, y compris la mise en place de politiques dirigistes. L’Etat ne peut plus désormais se contenter de ses fonctions régaliennes et laisser l’économie s’autoréguler elle-même. Garant, selon l’idéal républicain, de l’intérêt général, l’Etat doit être en première ligne pour mettre la mécanique économique au service de tous. Encore une fois, l’Etat joue donc un rôle majeur dans la (re)construction de la nation. Il s’agit d’instaurer « une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie. » [1] Un combat qui rappel  celui de la monarchie et de la Révolution contre la noblesse. Les grands secteurs stratégiques de l’économie sont ainsi nationalisés et deviennent la propriété de l’Etat. Le programme édicte également des mesures sociales, à travers notamment « un plan complet de sécurité sociale » et «  une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours », qui témoignent de la volonté de la résistance de donner de véritables droits aux plus modestes. Il prévoit aussi la nécessité d’une politique d’immigration qui devient une priorité du plan de reconstruction à travers notamment la création d’un Office national de l’immigration. L’inclusion de l’immigration parmi les priorités politiques de l’Etat montrait bien que tous les courants issus de la Résistance, fort divers pourtant, adhéraient à la conception républicaine de la nation, conforme aux principes de 1789 : une communauté de citoyens, ouverte, et fondée sur l’adhésion à un projet collectif. Enfin, le programme affirme «  la possibilité effective pour tous les enfants français de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée ». Les ordonnances de 1945 mettent ainsi en place un enseignement secondaire unifié et gratuit. Parallèlement, le 22 juin 1945, la fonction publique est réformée. Un nouveau statut lui est conféré et est créée l’école nationale d’administration. Le but est, associé aux nationalisations et à la mise en place de la sécurité sociale, d’établir un Etat véritablement au service de tous, par une fonction publique et des services publiques performants. Toutes ces mesures novatrices et audacieuses, qui furent à l’origine des nombreuses conquêtes sociales de la libération (dont beaucoup sont encore en vigueur aujourd’hui), constituent pour une grande part ce qu’on appelle désormais «  le modèle social français ».

b) « Une certaine idée de la France »

 Néanmoins, malgré l’application des mesures du CNR,  l’union sacrée de la résistance ne dura pas. Les partis qui veulent de nouveau être maîtres du jeu, comme sous la IIIe république, font éclater l’union fragile des forces politiques. On peut donc prévoir que les maux de la IIIe République (instabilité gouvernementale, jeux des partis, méfiance à l’égard de la consultation directe des électeurs par référendum) paralyseront de nouveau le régime, le réduisant à l’impuissance alors que la crise dans l’empire colonial s’annonce déjà. De Gaulle, tire la conséquence de cet état de fait et démissionne le 20 janvier 1946 en demandant aux partis d’assurer leurs responsabilités. Dès le 16 juin 1946, le général se présente comme le « recours » contre la trop prévisible impotence de la IVe république qui commence. Mais de Gaulle n’est rappelée au pouvoir qu’en 1958 pour résoudre la tragédie algérienne. Les hommes politiques acceptent de Gaulle pour régler le problème précis de l’Algérie. Mais, lui, est porté par une ambition nationale de grande ampleur. Durant plus de dix ans, de juin 1958 à avril 1969, il va s’attacher, d’une part à restaurer l’autorité de l’Etat, d’autre part, à renouer avec la grandeur de la France.

Avec la constitution de 1958, il fonde une nouvelle république et met fin au régime des partis. La constitution répond au souci de donner au gouvernement, dans ses rapports avec le parlement, la possibilité d’agir dans la durée. Mais le général de Gaulle voulait que la légitimité du président de la République lui confère une position telle, au sein des institutions, qu’il puisse être l’arbitre du bon fonctionnement des pouvoirs publics. L’achèvement logique de l’édifice de la Ve république se produit donc logiquement en 1962, lorsque de Gaulle fait admettre par référendum l’élection du président de la République au suffrage universel.  Le candidat à  la présidence de la République doit se situer au-dessus des partis : « Je suis pour la France », dit-il. « La France, c’est tout à la fois, c’est tous les français. Ce n’est pas la droite, la France. Ce n’est pas la gauche, la France  » « Prétendre représenter la France au nom d’une fraction c’est une erreur nationale impardonnable. »[2] L’élection présidentielle au suffrage universel direct est une sorte de sacre démocratique et laïque du président. Michel Debré, l’un des principaux rédacteurs de la constitution parle de « monarchie républicaine ». Le président de la République apparaît comme un guide de la nation. Le verbe et le corps du monarque républicain deviennent ainsi des éléments importants du fonctionnement politique. Les voyages nombreux dans tous les départements, les contacts lors des « bains de foule » participent de cette recherche d’une communication directe avec le peuple, presque d’une communion, qui rappelle les rois Capétiens.

Fort de sa légitimité populaire de Gaulle, dans tout les domaines, pousse la nation en avant puisque, pour lui, « la France ne peut être la France sans la grandeur ». C’est en politique extérieure que cette ambition apparaît le plus nettement. Cela se traduit par l’affirmation de l’indépendance et de la souveraineté nationale. L’acte décisif qui change la place de la France sur l’échiquier international est accompli le 7 mars 1966, quand de Gaulle quitte le commandement intégré de l’OTAN et exige le départ des troupes de l’OTAN qui séjournent en France, et le démantèlement de leurs bases. La France vient d’affirmer avec force sa souveraineté. Elle retrouve selon de Gaulle, «  le fil de la grande histoire ». Preuve de son autonomie diplomatique au-dessus des blocs : il se rend à Phnom Penh, et, dans un grand discours, invite les Etats-Unis à mettre fin à leur intervention militaire au Viêt Nam. L’ouverture  des Mémoires de guerre résume parfaitement la philosophie Gaullienne : « Toute ma vie je me suis fait  une certaine idée de la France…Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle une princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la providence  l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires…. Le côté positif de mon esprit, me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang ; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même ; que notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans grandeur. » [3] Dans la lignée de Michelet, de Gaulle personnifie la France. Il veut se battre pour « une certaine idée de la France », de son devenir, de sa place dans le monde. Il défend l’idée d’une mission, d’une vocation, d’une élection des nations, renouant ainsi avec le messianisme Français, de Saint Louis aux Lumières, de Jeanne d’Arc à Victor Hugo. De Gaulle réactivait la  politique Capétienne qui a traversé les siècles, et  incarnait à merveille l’idée d’une mission spéciale de la France, d’une France qui est grande ou qui n’est rien.

Aujourd’hui, quarante années plus tard, les directions choisies par de Gaulle sont encore visibles. Néanmoins, en ce début de XXIe siècle on s’interroge pour savoir s’il convient de les prolonger. En effet, on a récemment réintégré l’OTAN et on a réformé les institutions. En outre, le modèle sociale Français, imposé par le général de Gaulle, qui donnait toute leur consistance aux droits de l’homme proclamés en 1789, était particulièrement décrié avant la crise. « Les vingt piteuses » qui ont succédé, au milieu des années 70, aux « trente glorieuses », ont signé le déclenchement d’une contre-révolution libérale qui à peu à peu grignoté les acquis sociaux du programme du CNR. Mais plus que les mesures en elles-mêmes, c’est l’esprit républicain, patriotique et social du programme qui est attaqué. C’est le désir d’égalité, de fraternité qui est menacé. Dans ce contexte la France apparaît fragilisée pour répondre aux défis qui se présentent à elle.  

 

 


[1] voire annexe programme du CNR

[2] Cité par GALLO M., L’âme de la France, une histoire de la Nation des origines à nos jours, paris, fayard, 2007

 

[3] GAULLE C., Mémoires de guerre, Paris, Plon, 1959

 

Par Alex - Communauté : Les blogs républicains
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Lundi 16 novembre 2009

 Le débat sur  l'Identité nationale est l'occasion de revenir sur les fondements historiques de cette identité et de montrer que l'identité française est surtout l'héritage de valeurs humanistes. Comme je l'ai écrit sur mon article du Bondy Blog,( http://yahoo.bondyblog.fr/news/200911100001/identite-nationale-l-heritage-de-valeurs-humanistes) pour démontrer l'ancienneté et l'authenticité du sentiment national français, il faut sans doute remonter le fil de temps et retracer toute l’histoire depuis Vercingétorix jusqu’au général de Gaulle en passant par Jeanne D’Arc. Ayant beaucoup travaillé sur le sujet durant mes études d'hitoire , j'ai décidé, pour compléter cet article,  de prendre mon temps et d'entamer un long voyage dans le passé avec vous. Je vais donc poster une longue série d'articles sur le sujet. Voici la troisième  partie ....Voir aussi Les fondements historiques de l'Identité nationale : Introduction ; PARTIE I : Les prémices de la nation et II- 1ER phase de l’assimilation nationale :l’Etat monarchique consolide la nation.

Alors que le pays semblait avoir atteint un équilibre dans l’alliance de la liberté et du roi, l’unité nationale est comme reconstituée depuis la base. La nation s’affirme désormais souveraine, s’affranchie des exclusions et des interdits arbitraires, et refonde l’Etat sur la base de la volonté générale. La même  communauté humaine que formaient hier les sujets du roi,  réunit aujourd’hui les citoyens du régime nouveau. On ne peut pas pour autant parler de rupture révolutionnaire puisque l’Etat reste le facteur essentiel de l’assimilation nationale. Au fond,  la question qui se pose est toujours la même. Il s’agit de savoir comment intégrer à la vie publique l’ensemble des individus vivant sur l’ensemble du  territoire, y compris désormais les immigrés ? Où trouver les ressources  qui permettront de construire l’unité du peuple ? Mais malgré l’élan de 1789, le processus d’intégration national reste lent et compliqué. La nation républicaine ne s’épanouit vraiment qu’après plus d’un siècle de lutte…   

 A)LA NATION RETROUVEE ET SOUVERAINE

 Des principes égalitaires qui inspirent la déclaration des droits de l’homme à  leur mise en pratique, le chemin est long et tumultueux. Il faut attendre les premières décennies de la troisième République pour que triomphe véritablement l’assimilation nationale dans la société française, et pour qu’aucune composante de la nation ne soit laissée à l’écart.  

a)  Les principes des Lumières et la déclaration des droits de l’homme

 

La deuxième phase de l’assimilation nationale débute par la mise en place de principes nouveaux et plus égalitaires qui ont notamment été développés par les philosophes des lumières. Mais c’est peut-être l’abbé Seyiès, député du tiers état de Paris et non du clergé, aux états généraux,  qui a résumé avec le plus de limpidité ces idées nouvelles des patriotes sur la nation. Pour Seyiès les privilégiés forment « une classe étrangère à la nation ». Cette exclusion est sans conséquence numérique scandaleuse puisque les privilégiés sont extrêmement minoritaires. Pour Sieyès, «  les représentants du tiers sont les vrais dépositaire de la volonté nationale.  Il peuvent donc sans erreur parler au non de la nation entière et il est naturel qu’ils se décernent le titre d’assemblée nationale »[1]. Ainsi ces idées simples et enthousiasmantes fournissent la trame du processus révolutionnaire par lequel on est passé des états généraux convoqués à  Versailles par le roi le 5 mai 1789, à une assemblée constituante vouée à l’organisation d’un régime nouveau reposant sur la souveraineté nationale.

 Ainsi, les textes constitutionnels et législatifs ne tardent pas à consacrer les idées des théoriciens tels que Sieyès. Il s’agit de dérouler les conséquences de la « loi naturelle » selon laquelle il n’y a pas de différences natives entre les hommes. La Constituante abolit les privilèges dès la nuit du 4 août 1789. La constitution de 1791 proclame dans son titre III : « la souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible.  Elle appartient à la Nation ; aucune section du peuple, ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. » Mais le grand œuvre de la Constituante est sans doute la déclaration des droits de l’homme et du citoyen votée le 26 août 1789, qui sera le préambule de la constitution de 1791. C’est cette déclaration qui fonde véritablement la communauté nationale comme corps politique car elle définit les principes du « pacte républicain » ou du « contrat sociale ». Elle donne la liste des « droits inaliénables et sacrés de l’homme », une référence qui doit être constamment  présente à tous les membres du corps social afin qu’elle « leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ». Cette règle explicite du jeu social fixe donc les règles de la citoyenneté et de la conduite civique du citoyen. Il est intéressant de noter que les droits ainsi affirmés sont universels et s’adressent donc à tous les hommes. Il en résulte logiquement que les étrangers vivant en France bénéficient des droits fondamentaux proclamés en 1789. Néanmoins, à charge pour eux de se plier aux obligations qui en découlent. Les droits dont dispose l’homme à la naissance et qu’affirme la nation française sont  « la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression » ou encore «  l’égalité devant l’impôt ». La déclaration met aussi l’accent sur la liberté d’opinions « même religieuse, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Non seulement, la liberté de conscience et de culte fut rétablie, mais la Constituante tînt à reconnaître aux protestants la totale disposition de leurs droits de citoyens.

 Ce texte qui fait toujours référence aujourd’hui (on le retrouve dans le préambule de la constitution de 1958) a suscité espérance et enthousiasme dans tout le pays. Comme le souligne Paul Vidal de La Blache, l’élimination de l’ordre féodal aboutit « à changer un ensemble de sujets, de vassaux, de membres de communautés restreintes, en citoyens d’un grand état. Elle enfonça chez tous le sentiment que l’horizon était agrandi ».[2] En même temps qu’elle est définie  par les théoriciens et consacrée par les juristes de la Constituante, la nation prend donc conscience d’elle-même. Le mouvement de fédération, qui culmine avec l’organisation le 14 juillet 1790 d’une grande fête nationale de la fédération, est l’expression la plus frappante  de cet élan national, de cette dynamique d’unanimité patriote et d’unité patriotique. Jules Michelet a vu dans ses évènements, qu’il décrit avec un lyrisme passionné,  « Le mariage de la France avec la France ». « La fraternité a aplani les obstacles … Plus de vieilles provinces, de privilèges locaux et de rivalités. Plus de languedociens et de dauphinois, de Bretons ou d’Angevins : il n’y a plus que les français, unis dans l’égalité citoyenne. »[3]

 Mais malgré la division en départements d’étendue comparable qui rationalise l’administration du pays, l’idéal uniformisateur de la Révolution peine à s’incarner véritablement dans la réalité des faits. La Révolution inaugure finalement un siècle de convulsions et de désordres marqué par la succession de quatre monarques constitutionnels et de trois républiques.

 b) la troisième République et l’application réelle des principes égalitaires

 Ce n’est seulement que dans les premières décennies de la IIIe  République que triomphe véritablement l’assimilation nationale dans la société Française. Pour la première fois, les principes révolutionnaires sur la souveraineté du peuple sont mis en pratique et les valeurs républicaines s’épanouissent. La IIIe république comprend qu’il faut désormais aller au peuple  en déployant une offensive pédagogique pour expliquer aux citoyens, jusqu’au fond des provinces, ce que doit être la République.

 Mais pour que la nation puisse devenir une grande communauté de citoyens, il faut d’abord que ces derniers puissent communiquer entre eux d’où l’importance de la langue, et de la pratique de celle-ci, par la lecture et l’écriture. L’assimilation nationale ne devient véritablement possible  que lorsque la pratique régulière de l’écriture et de la lecture touche massivement les classes populaires. Comme l’avait déjà fait remarqué l’abbé Grégoire durant la Révolution dans un rapport tournant autour du problème de la communication, ce n’est donc qu’en nommant partout des instituteurs, chargés d’apprendre au peuple à lire et à écrire dans la langue nationale, que l’on peut faire en sorte que les citoyens soient véritablement intégrés au sein d’une même nation. L’évolution la plus spectaculaire constatée durant la IIIe république concerne ainsi l’éducation. En rendant obligatoire et gratuit pour tous les enfants le passage par l’école élémentaire, la République parvient à inculquer à l’ensemble des citoyens les structures de base de la culture écrite. L’école de la République répand partout et en recourant parfois à une contrainte sans concession, l’usage de la langue française. L’enseignement de la langue renvoie également à la leçon d’histoire et réciproquement. A partir des années 1880 tous les petits français font une rédaction sur le 14 juillet. Dans les années 1880, toute une génération assimile ainsi en quelques années des connaissances nouvelles déconnectées de leur univers local concret, mais relié à l’ensemble des préoccupations de la nation. Les proverbes locaux sont remplacés par des proverbes appris à l’école et les histoires locales par l’histoire de France ; les ancêtres de la famille par Vercingétorix et Jeanne d’Arc. Enfin, l’école façonne aussi socialement la nation en laissant espérer à chacun qu’il peut s’élever dans l’échelle sociale grâce à son travail et son talent. C’est une version très forte du pacte républicain propre à nourrir un puissant sentiment d’unité nationale. L’école publique, grâce aux hussards noirs de la République que son les enseignants, façonne incontestablement les fils de France pour en faire des citoyens de la nation républicaine. Elle est secondée dans cette tâche par le service militaire qui, comme l’école est désormais obligatoire pour tous et qui devient donc un véritable service national.

 Cette période constitue aussi une étape essentielle dans l’histoire de l’assimilation nationale car elle permet l’achèvement définitif de la territorialisation de l’Etat. Grâce à la centralisation jacobine, aujourd’hui remise en cause, l’Etat va prendre littéralement possession de l’espace pour lui donner une véritable envergure nationale. Désormais les décisions prisent par le pouvoir central seront appliquées de la même manière sur l’ensemble du territoire. L’exemple de la poste montre bien jusqu’à quel degré peut aller, dès le début du XIXe siècle, l’appropriation par l’Etat de l’espace national. Depuis 1830, la poste distribue le courrier à domicile grâce notamment à la tournée des facteurs. Ainsi depuis cette date, aucune commune du pays, même la plus isolée n’est à l’écart de la pénétration de l’écrit. L’assimilation nationale dont rêvaient les révolutionnaires n’est plus une utopie. L’Etat est enfin devenu pour reprendre les termes d’Ernest Gellner, « l’émetteur central » qui diffuse aux multiples « récepteurs » disséminés sur l’ensemble du territoire national des messages identiques.[4]

 Toutefois, malgré son emprise, l’Etat reste en dehors de la sphère privée. En effet, la troisième république est aussi marquée par la laïcisation de l’Etat.  L’émancipation des juifs et la liberté de culte accorée aux protestants sous la Révolution constitue la première étape d’une intégration des communautés religieuses que la IIIe république conforte par la loi sur la séparation de l’Eglise et de L’Etat, fondement de la laïcité républicaine.  Tous les individus peuvent pratiquer la religion de leur souhait, car cela relève de leur « vie privée ».D’une manière plus générale, tout ce qui concerne l’origine ethnique et culturelle, les coutumes, les croyances reste confiné dans la sphère privée. Cela signifie à la fois que l’Etat ne doit pas établir de discrimination entre les citoyens fondée sur ces critères et inversement que les citoyens ne peuvent pas les politiser. Ainsi, même s’il existe un fort courant antisémite dans la population française, comme le révélera d’ailleurs l’affaire Dreyfus, la mise en œuvre de  ces principes républicains fait que les juifs sont beaucoup mieux intégrés à la nation que dans la plupart des autres pays d’Europe. C’est l’une des causes essentielles de leur attachement au régime républicain et d’une assimilation qui conduit une importante partie d’entre eux à abandonner progressivement toute pratique religieuse.

 Enfin, en instaurant ou en réinstaurant le droit du sol en France, la loi de juin 1889 est une autre évolution majeure qui a ouvert le pays aux jeunes issue de l’immigration, dans un pays qui comptait déjà plus d’un million de personnes immigrées, et qui a permise de compléter le système d’assimilation nationale. Ainsi, un siècle exactement après 1789, la République confirmait-elle son idéal d’une nation ouverte, non replié sur la reproduction sociale ou l’hérédité ethnique, et qui s’identifiait à la communauté de tous ceux qui étaient devenus citoyens, quelle que soit leur origine. Cela nous amène donc à nous interroger sur le cas particulier de l’assimilation des étrangers. 

 c) « l’assimilation des étrangers : un cas particulier mais un problème générale »[5]

 1) L’assimilation, un processus qui n’a rien de spécifique aux immigrés

Pour que l’étrangeté des immigrés apparaisse dans la conscience collective, il fallait que les français se perçoivent eux-mêmes comme un tout homogène, un collectif ayant des intérêts à défendre.  Ce n’est donc pas un hasard si le concept d’immigration n’apparaît véritablement qu’après 1850, et si la question de l’intégration des immigrés ne commence à se poser que dans l’entre-deux-guerres, cet à dire après que l’intégration nationale des classes populaires ait été enfin réalisée. Toutefois, si la chronologie est différente, l’assimilation des immigrés repose sur les mêmes principes que l’assimilation des diverses composantes de la société française. A peine sont-ils établis en France que commence pour eux un processus, parfois très long, mais souvent imparable, d’inclusion dans la population d’accueil. Malgré l’importance du flux d’étrangers arrivés depuis 1850 (Michel Tribalat estime que l’apport démographique d’un siècle d’immigration peut être estimé à 18% de la population Française[6]), ces derniers sont voués à se fondre dans la nation sans vraiment modifier la nature de celle-ci. L’assimilation proprement dite est précédé par une phase d’intégration de la première génération. La première génération réussit souvent à s’intégrer, économiquement, professionnellement ou socialement, mais ne s’assimile complètement que très rarement car elle est marquée par ses apprentissages initiaux dans le pays d’accueil (apprentissage parfois difficile de la langue ; plusieurs années à l’écart dans des foyers ou des cantines, sans femmes et sans enfants, regroupés le plus souvent en fonction de leur village d’origine). En revanche, à la deuxième génération, l’assimilation doit se produire systématiquement. Du fait qu’ils sont nés ou qu’ils sont arrivés enfants dans le pays d’accueil, les membres de la deuxième génération assimilent complètement la culture nationale. Mêmes si leurs parents ne parlent pas toujours français, le français est leur langue maternelle parce qu’ils fréquentent l’école public depuis la maternelle. Comme beaucoup de témoignages autobiographiques  l’on montré, ce processus d’acquisition des normes dominantes se fait souvent dans la souffrance liée à la honte de soi et à la culpabilité qui ronge ceux qui ont le sentiment de renier leur famille. Toutefois, il faut souligner qu’il n’y a là  rien de spécifique aux immigrés. C’est exactement le même processus qui a permis à la bourgeoisie montante d’assimiler les valeurs aristocratique dans la société de cour et à la paysannerie d’assimiler la culture nationale à la fin du XVIIIe siècle.

 Ainsi, on dit souvent que la France a le génie de l’assimilation. On peut, néanmoins, se demander quels sont les facteurs qui ont facilité cette assimilation des immigrés. Les lois françaises sur la nationalité et, particulièrement sur le droit du sol, ont été d’une grande efficacité intégratrice.

 2) Le droit du sol

Le droit du sol fut introduit en France dès le XVIe siècle par la jurisprudence du parlement de Paris. L’arrêt le plus significatif pris le 23 février 1515 reconnaissait « le droit de succéder » donc la qualité de Français à un enfant né en France de parents étrangers et demeurant en France. Le royaume mettait ainsi son droit de la nationalité en concordance avec ses ambitions annexionnistes et sa volonté de rayonnement européen. Dès la seconde génération, les familles étrangères, installées en France, entraient désormais de plain-pied dans la nationalité française. Dans le même temps, la couronne accordait en abondance des lettres de naturalité aux étrangers illustres désireux de devenir immédiatement français. Maintenue tout au long de l’Ancien Régime, cette politique d’ouverture fut entérinée par la Révolution. La constitution de 1791 reconnaissait la qualité de citoyen français à tout homme, résidant et né en France de parents français ou étrangers. La constitution de 1793 allait encore plus loin : tout en instaurant le suffrage universel, elle admettait même comme citoyens les étrangers résidant en France depuis au moins un an, pour peu qu’ils y travaillent, qu’ils y soient propriétaires, qu’ils aient épousé une française, qu’ils aient adopté un enfant, ou qu’ils nourrissent un vieillard. La nation s’identifie donc désormais à la communauté des citoyens et la nationalité est obtenue par le biais de la citoyenneté. L’apogée de 1793 qui ne fut jamais appliqué a précédé une éclipse dans l’histoire du droit du sol en France, la terreur  et la guerre extérieure ayant provoqué un revirement dans l’attitude à l’égard des étrangers. Mais avec la troisième République et la loi du 3 juin 1889, le droit du sol revînt vraiment en force dans le droit français. Sans doute, les motivations du législateur n’étaient pas toute noble puisque subsistait, pour de nombreux parlementaires, la préoccupation de soumettre au service militaire les jeunes d’ascendance étrangère. Toutefois, ce n’était qu’un aspect de la question. Très visible aussi, était la volonté d’empêcher l’évolution communautariste d’une émigration désormais massive. Après son abandon par le régime de Vichy, le droit du sol a été repris dans l’ordonnance du 18 octobre 1945. La France a donc repris l’idée des constituants d’assimiler nationalité et citoyenneté. Comme condition d’accès à la nationalité, elle a maintenue le préalable d’un processus de socialisation en France, par la naissance et par l’école notamment, qui permet l’acclimatation aux valeurs nationales. Pour Patrick Weil,   « l’étranger inclus est censé être à même d’appartenir à une nation constituée, non sur un fondement ethnique, mais sur un fondement de citoyenneté sociologique. Le code de la nationalité conduit le Français sociologique à l’être juridiquement ».[7]

 3) l’assimilation, un processus à la fois subi et souhaité

 Avec le droit du sol, la mobilité sociale est aussi l’un des facteurs qui a facilité l’assimilation des immigrés. En effet, c’est sans doute parce que la République a stimulé la mobilité sociale que les classes populaires ont accepté de jouer le jeu de l’intégration. Au début des années 50, une enquête sur les polonais et les italiens (Girard et Stoetzel, 1953) montre qu’en moyenne les enfants d’immigrés ont connu une trajectoire ascendante par rapport à leurs parents. Par exemple, la moitié des fils des ouvriers italiens de la seine se sont détournés des métiers manuels, de même pour les fils d’ouvriers agricoles polonais. Un enquête plus récente de l’INSEE (Borkowski, 1990) affirme également que les enfants d’immigrés sont employés ou cadres pour 54% d’entre eux, alors que leurs  pères sont ouvriers dans plus d’un cas sur deux. Cette enquête révèle aussi que la deuxième génération maghrébine a bénéficié d’une promotion sociale dans plus d’un cas sur deux et que les situations d’échec sont plus fréquentes chez les enfants des familles originaires d’Europe de l’est, particulièrement nombreux dans les zones sinistrées du Nord de la France. Ces chiffres tendent donc à montrer que c’est toujours le milieu d’intégration qui est décisif, beaucoup plus que la nationalité d’origine. C’est pourquoi, la plupart des observateurs s’accordent aujourd’hui sur les méfaits des concentrations de populations immigrées, et singulièrement maghrébines et africaines, dans beaucoup de banlieues, car elles comportent un risque sérieux, comme l’a d’ailleurs montré l’actualité, d’évolution en vase clos de type communautariste. Pour amalgamer immigrés et autochtones, il faut bien sûr les mélanger, afin justement de favoriser la mobilité sociale. Mais la brillante ascension sociale individuelle de certains immigrés témoigne aussi des nombreuses possibilités qu’offre le modèle d’intégration français. Les immigrés qui ont réussi sont légion et ce pas seulement dans le football, mais dans tous les domaines. Dans le domaine de l’art et du spectacle, on pense,  par exemple, à Edith Piaf dont l’ascendance était en partie italienne et berbère. Dans le domaine de la science, Irène Joliot-Curie, prix Nobel de chimie en 1934, était la fille de Marie Curie-Sklodowski, née à Varsovie et elle-même deux fois Nobel en 1903 et 1911. En fait, d’une manière générale, il n’est pas d’activités où l’immigration ne soit représentée. La politique elle-même, et au plus haut niveau, a joué son rôle d’intégration. Le Maréchal de MacMahon, président de la république entre 1873 et 1879 était d’ascendance irlandaise tandis que Nicolas Sarkozy est d’origine hongroise. Enfin, plusieurs 1er ministres sont venus de près ou de loin de l’immigration comme Léon Gambetta (1881-1882) ou Pierre Bérégovoy (1992-1993).

 Néanmoins, ces trajectoires brillantes qui attestent incontestablement des capacités intégratrices de la France ne doivent pas pour autant masquer les réactions hostiles parfois suscitées par l’immigration. L’assimilation est un processus long qui s’exerce parfois par la contrainte, voir par la violence. Les italiens ont été fréquemment visés. En août 1893, à Aigues-Mortes où vivaient les familles de nombreux ouvriers des salines et des usines chimiques, brandissant des drapeaux tricolores et hurlant la Marseillaise, une foule déchaînée, armée de bâtons, de pelles, mais aussi de quelques fusils, tomba sur les italiens et provoqua une énorme émeute qui se solda, selon les sources, par huit à cinquante morts, et beaucoup plus de blessés. On remarque que la proximité culturelle n’y change rien. L’hostilité aux Belges a été aigue dans le Nord à la fin du XIXe siècle, et les explosions anti-italiennes ont été beaucoup plus graves en Provence ou à Lyon vers 1880-1890 que les violences antimaghrébines un siècle plus tard. Une étude italienne à même suggéré que des italiens francisés étaient souvent à la tête des bandes qui pourchassaient les transalpins, fraîchement immigrés, dans les rues de Marseille lors des affrontements de 1881. Toutefois, sans banaliser, ni minimiser ces éruptions de violence, il n’est pas d’exemple que l’immigration n’ait suscité de réactions hostiles et racistes. Ces manifestations extrêmes doivent sans doute être considérées comme des sous-produits difficilement évitables des migrations internationales. « L’exacerbation des tensions xénophobes peut même être interprétée comme  un des effets visibles de la stabilisation et de l’intégration croissante des populations immigrés »[8].

 En outre, il ne faut pas oublier que ces années du mépris ou de la xénophobie furent aussi et surtout les années de l’accueil. En effet, l’instituteur offrait le savoir, la langue française et l’histoire de la nation à qui voulait s’en emparer, les faire siens, en n’oubliant pas le pays de ses origines, mais en considérant qu’il y avait là une nation dans laquelle on pouvait prendre place. Ainsi selon Jacques Verrière, « en vivant en France, les immigrés (comme toutes les composantes de la société française) s’incorporent à la nation et acquièrent le droit à être citoyen. Tel est, notamment, le principe du droit du sol. Mais en adhérant à la nation, ils en assument aussi l’héritage, au moins dans ses grandes heures symboliques : Jeanne d’Arc ou la résistance, la déclaration des droits de l’homme ou la réhabilitation de Dreyfus…Car la nation française n’est pas loin d’être millénaire et les vagues migratoires ne sont qu’un élément dans la chaîne des évènements et des processus qui l’ont modelée. » En revanche, « ce qui est permanent dans la nation, c’est la conscience de former une communauté de projet et d’héritage »[9]

 La fin du XIXe siècle  marque donc le triomphe de la démocratie républicaine qui parvient à intégrer à la vie publique l’ensemble des individus vivant sur le territoire, y compris l’importante population issue de l’immigration qui, formé en proportion importante par  l’école publique et entraîné dans le mouvement de promotion sociale, adhéra aux idéaux républicains.

 B) LA REVOLUTION : RUPTURE OU CONTINUITE ?

 Malgré la rupture révolutionnaire et les déchirements qui suivirent, la France a donc réussit à préserver, et même à consolider, son unité, poursuivant toujours plus en avant le processus d’assimilation nationale.  Comment expliquer ce paradoxe ? Peut être, y-a-t-il finalement  plus de continuité qu’on ne le croit entre la nation d’Ancien régime et la nation républicaine. En fait, « loin de rejeter la vieille monarchie dans une préhistoire confuse, et de faire dater la France de 1789, les régimes héritiers de la Révolution française ont considéré volontiers la France révolutionnaire elle-même comme l’héritière des rois Bâtisseurs de l’Etat : les intendants anticipent les préfets, l’édit de Nantes fraie la voie à la laïcité …En somme, autant de continuité que de rupture, autant de legs reçus que de souvenirs rejeté.  La Révolution n’a fait qu’ajouter au patrimoine monarchique un élan de plus, une intensité d’affirmation nouvelle, en accouplant le patriotisme français avec la conscience messianique d’agir pour un bien universel et laïcisé »[10]. Mais avant que la réconciliation ne s’opère la France commence par se déchirer.

 a) Déchirements

 La révolution a longtemps été considérée comme une véritable césure dans l’histoire de France et il est vrai qu’elle a ouvert la voie  à deux représentations très différentes de la nation. Pour les uns la Révolution représentait les lumières et l’éveil de la nation. Pour les autres, elle avait ouvert une période de désordres où ils ne se reconnaissaient plus, leur référence nationale étant celle de la nation d’Ancien régime : une nation groupée autour de son roi sacré et de ses évêques.  Si les nostalgiques n’ont sans doute pas pu pardonner le régicide, c’est sans doute la question religieuse  qui provoqua la cassure la plus durable. Celle-ci pris assez vite la forme d’un conflit aigue et dégénéra même en guerre civile. Ainsi, un véritable schisme déchira l’Eglise catholique et l’Etat Révolutionnaire. Une division qui explique l’hostilité à la République d’une partie de l’opinion.

 L’ancienne monarchie  étant de multiples façons liées à l’Eglise catholique, l’affrontement était prévisible. La confiscation des biens votée le 2 novembre 1789 sur la proposition de Talleyrand et compensée, il est vrai, par la prise en charge des clercs par le budget de l’Etat, fut le dernier épisode consensuel entre l’Eglise Catholique et La Révolution. Les premières tensions, qui prennent la forme d’affrontements avec les protestants en bas Languedoc et avec les juifs en Alsace, sont liées à l’émancipation des non-catholiques et à la décision de ne plus reconnaître les ordres monastiques (février 1790). Inquiète de cette fièvre montante, la constituante vote, le 27 novembre 1790, la décision d’exiger des prêtres qu’ils prêtent le serment constitutionnel dans un délai de deux mois. De là, naît la fronde que l’Eglise mène contre l’Etat révolutionnaire. Les cérémonies de prestation de serment provoquent de graves désordres, la foule prenant souvent la défense des prêtres réfractaires. Ainsi, l’assemblée législative décide de voter, le 27 mai 1792, un décret condamnant à la déportation les prêtres insermentés. La convention finit même par ordonner la fermeture des églises ou temples de toutes religions.

 La guerre qui oppose l’Eglise à la Révolution dégénère alors en guerre civile et enflamme la Vendée ou les paysans, exaspéré par la conscription de 300 000 hommes décidée par la convention le 24 février 1793, prennent les armes pour mettre à bas une Révolution qui a destitué leurs prêtres. Le principal ressort de la révolte vendéenne n’est pas politique ou social, mais religieux puisque les insurgés se nomment « armée catholique et royale ». Cette armée compta jusqu’à quarante milles personnes et réussit à prendre Saumur puis Angers avant d’échouer devant Nantes le 29 juin 1793 et d’être écrasée et massacrée devant le Mans. La réaction de la Convention qui a voté «  la destruction vendéenne »est terrible. Si les Vendéens se sont distingués par leurs massacres, le gouvernement de Robespierre réplique lui aussi avec une  violence extrême. Aujourd’hui encore sujet aux querelles idéologiques, la guerre de Vendée est l’un des déchirements les plus tragique de l’histoire de France. Elle symbolise l’incompréhension entre  la République et L’Eglise catholique.

 Malgré les passions qu’elle déchaîna dans un premier temps, la loi de 1905 qui aboutît à la séparation des Eglises et de l’Etat, faisant de la religion une affaire privée, fut un pas important vers la réconciliation des deux nations qui, depuis un siècle s’arrachaient la France. Finalement, Protestants et Israelites accueillent favorablement la nouvelle situation tandis que la grande  majorité des évêques catholiques finit par s’en accommoder. Les deux Frances seraient-elles moins éloignées qu’il n’y paraît ? C’est ce que nous révèle le témoignage de Charles Péguy qui allait à la fois à l’école laïque et au catéchisme et qui affirme que « la métaphysique diamétralement contraire » de ses maîtres et ses curés n’étaient rien en comparaison de « cette communauté profonde qu’ils étaient de la même race, de la même France »[11]. La loi de 1905, qui paraît d’abord être le sommet de l’incompréhension entre la République et la tradition catholique  offre donc la possibilité d’une synthèse nationale.

 b) « Recoudre la robe déchirée du passé nationale »

 Malgré les idées reçues, les deux Frances issues de la Révolution partagent sans doute de nombreuses valeurs. Tout d’abord les deux France ont la même vocation universelle.

 Déjà, à l’époque des croisades et du «  royaume des royaumes » de Saint-Louis, la France se sent porteuse d’un message à transmettre au monde et son rayonnement est exceptionnel. Au XVIIIe siècle, c’est la même vocation à éclairer le monde  qui guide les lumières dont le rayonnement est également immense. La Révolution a ainsi pour ambition de transmettre au-delà même de ses frontières le message de la Déclaration des droits de l’homme qui sera d’ailleurs adopté en 1948 par l’organisation des nations unis. La politique linguistique témoigne de la même continuité et a également contribué au rayonnement de la France à travers le monde.  De Saint-Louis jusqu’à la République, cette politique a gagné en intensité jusqu’à se donner pour objectif, avec la Révolution, puis l’école de Jules Ferry, la francisation totale du pays. La continuité apparaît également dans le souci permanent qu’à eu l’Etat pour cette langue que traduit d’ailleurs l’existence de L’Académie française qui a aujourd’hui près de quatre siècle. Ce n’est pas un hasard si l’on parlait déjà au XIVe siècle de la langue française comme d’un objet d’ « amour ».

 Quelque soit l’époque, les français ont voué une sorte de culte à leur langue. Ils ont aussi toujours manifesté un attachement particulier au territoire du pays. Ainsi, la défense de l’intégrité du territoire constitue aussi bien l’un des grands engagements que prenaient les rois qu’un engagement républicain puisque que la déclaration de la « patrie en danger » en 1793  a été un des grands moments de la Révolution et que l’intangibilité du territoire a été ensuite inscrite dans la constitution de 1958.

 Les points communs entre la nation républicaine et la nation d’Ancien régime sont donc nombreux comme le prouve certains symboles forts, toujours présents aujourd’hui. En effet, ce n’est peut être pas un hasard si le drapeau constitué au lendemain du 14 juillet 1799 associe le bleu et le rouge, couleur de la Révolution, et le blanc qui est la couleur du roi. On peut donc parler de synthèse nationale ainsi que de la permanence de certaines valeurs qui sont restés les mêmes à travers les siècles. Ces valeurs sont notamment célébrées au Panthéon à travers les « grands hommes » qui y sont entrés. Parmi ces hôtes, l’abbé Grégoire est sans doute celui qui symbolise le mieux la convergence nationale. En effet, concilier l’Eglise et la Révolution, l’Evangile et la République, fut constamment l’objectif de l’abbé Grégoire qui était à la fois un révolutionnaire convaincu et un député du clergé aux Etats généraux. Prêtre catholique, il plaida devant la convention pour éviter la condamnation à mort du roi, mais vit toujours dans les droits de l’homme le prolongement de l’évangile, et obtint en 1794, la première interdiction de l’esclavage dans les colonies française. Mieux que personne, Grégoire représente donc la réconciliation et les retrouvailles autour de l’idéal républicain.

 Désormais, comme lui, la grande majorité des français adhèrent à leur République et la nation adulte assume son héritage prérévolutionnaire se réappropriant l’histoire française d’avant 1789. Comme l’affirme, Pierre Nora dans sa célèbre formule, voici donc « recousue la robe déchirée du passé national. »

 

 

 

 



[1] SIEYES E., Qu’est-ce que le tiers état ? (1788), Paris, PUF, 1982, p 50-51

[2] VIDAL DE LA BLACHE P., La France de l’est (Lorraine-Alsace),1920, rééd.Paris, Taillandier et Hachette, 1979.p 69

[3] MICHELET J., Histoire de la révolution française, op.cit., chap XI et XII

[4] Ernest GELLNER (1989) cité par NOIRIEL G., op.cit., p109

[5] NOIRIEL G., op.cit., p 119

[6] TRIBALAT M. Faire France. Une grande enquête sur les immigrés et leurs enfants, Paris, La Découverte, 1995   

 

[7] WEIL P., La France et ses étrangers. L’aventure d’une politique de l’immigration, 1938-1991, Paris, Fondation Saint-Simon, Calman-Lévy, 1991 p299

 

[8]VERRIERE J.,  op.cit, p 118

[9] VERRIERE J., op.cit., p 127

[10] AGULHON M., OULMONT P., Nation, patrie, patriotisme, en France du Moyen Age à nos jours, la documentation Française, 1993.p8

 

[11] Cité par VERRIERE J., op.cit., p 267

Par Alex
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Jeudi 12 novembre 2009


Le débat sur  l'Identité nationale est l'occasion de revenir sur les fondements historiques de cette identité et de montrer que l'identité française est surtout l'héritage de valeurs humanistes. Comme je l'ai écrit sur mon article du Bondy Blog,( http://yahoo.bondyblog.fr/news/200911100001/identite-nationale-l-heritage-de-valeurs-humanistes) pour démontrer l'ancienneté et l'authenticité du sentiment national français, il faut sans doute remonter le fil de temps et retracer toute l’histoire depuis Vercingétorix jusqu’au général de Gaulle en passant par Jeanne D’Arc. Ayant beaucoup travaillé sur le sujet durant mes études d'hitoire , j'ai décidé, pour compléter cet article,  de prendre mon temps et d'entamer un long voyage dans le passé avec vous. Je vais donc poster une longue série d'articles sur le sujet. Voici la deuxième partie ....Voir aussi Les fondements historiques de l'Identité nationale : Introduction  et PARTIE I : Les prémices de la nation.

Contrairement à l’Allemagne dont les frontières ont été constamment bouleversée jusqu’à aujourd’hui, la France apparaît comme l’exemple type de la nation centralisée, unifiée, où les velléités autonomistes sont faibles. Pourtant, étant donné la grande taille du pays, l’extrême diversité des groupes ethniques initiaux, et plus tard, l’ampleur de l’immigration, de nombreux éléments étaient réunis pour favoriser l’émergence de sécessions. Si elles ne se sont pas produites, c’est en raison de la force et de l’ancienneté de l’Etat monarchique qui en rassemblant la nation autour du roi, en permettant la mise en place d’un espace politique homogène géré par une administration centralisée, en diffusant la langue et la culture française, a consolidé l’unité nationale. Ainsi, c’est à l’initiative de l’Etat monarchique que se déroule la première étape de l’assimilation nationale ; étape qui durera près de cinq siècles, alors que dans beaucoup d’autres pays, elle sera à peine commencée quand sonnera l’heure des Etats-nations. 


 A) LA NATION RASSEMBLEE AUTOUR DES ROIS CAPETIENS

C’est sans doute la monarchie absolue qui pousse le plus loin le processus d’homogénéisation de la nation. Mais avant cela, la dynastie Capétienne sacralisée et mythifiée joue déjà un rôle primordial dans la formation de la conscience nationale. En outre, elle élargie progressivement le domaine royal aux limites du royaume.

 a) La territorialisation de la souveraineté

Contrairement aux empereurs germaniques, les rois de France ont une conception très exigeante, très étatique du pouvoir royale et ne se sont pas résolus à se satisfaire d’une souveraineté symbolique et lointaine sur un conglomérat de principautés finalement autonomes. L’extension du domaine royal au sein du royaume constitue donc une des constantes de l’histoire de France d’Hugues Capet à François 1er. Ainsi, les rois s’accaparent le pouvoir des féodaux en s’appropriant les grands fiefs par un patient tissage de réseaux d’influence et  par la guerre.

 A partir de Philippe Auguste (1180-1223), la politique d’acquisition territoriale devient impressionnante. Philippe Auguste institue les baillis qui sont des représentants directs du roi. Salariés, révocables et fermement tenues en tutelle, ces officiers exerçaient l’autorité royale dans toute son étendue. Ils levaient l’impôt, assuraient la police, tenaient des assises pour rendre la justice, réalisant ainsi cette conception exigeante et centralisatrice de l’Etat monarchique, théorisée par les fameux légistes. Formés au droit romain à l’université d’Orléans puis à Montpellier et à Toulouse, les légistes font autorité dans l’entourage de Saint-Louis, puis Philippe Le Bel. Leur influence croissante sur les conceptions juridiques et sur la pratique politique concourt à la restauration d’un Etat central souverain et d’une loi rigoureuse applicable à tous.

 Ainsi Louis IX en 1230 publie la première ordonnance valable pour tout le royaume et non pas seulement pou une partie du royaume. Il y a aussi cette ordonnance de 1262 qui institue le monopole de la circulation de la monnaie royale. De cette manière, les images du roi ou les symboles royaux, comme le Lys figurant sur les pièces de monnaie, sont très largement diffusés. Le sentiment d’appartenance a aussi été renforcé par la mise au point, à la demande de Saint Louis, d’une histoire « nationale » traduite en français. Ses progrès aboutissent à la notion de frontière désormais matérialisée par des croix, des bornes ou des arbres marqués.

 Les rois Capétiens ont tout de même mis trois à quatre siècles pour abattre l’écran des grands vassaux et se mettre en prise directe avec le pays. Lorsque le Moyen-âge s’achève le domaine royal a donc absorbé la quasi-totalité du royaume. D’ailleurs la notion de domaine royal disparaît, on ne parle bientôt plus que de royaume de France.

 On peut toutefois se demander quels sont les facteurs qui ont ainsi permis à la monarchie de s’imposer. La langue et la guerre de Cent Ans sont des éléments qui cimentent la nation.

 b) deux facteurs importants de l’unité nationale : la langue et la guerre de Cent Ans.

Le français est sans doute l’un des ciments de la nation qui s’affirme. En effet, depuis l’époque Carolingienne et le traité de Verdun que l’on a évoqué précédemment, s’élabore une langue d’oïl commune qui mûrie à la cour, au sein de la chancellerie et des administrations royales, parmi les clercs, et dans les milieux littéraires. Cette langue bénéficie au XIIe siècle et au XIIIe siècle d’une belle promotion. A partir de Louis IX, la chancellerie et l’administration multiplient les infidélités au latin et s’expriment de plus en plus en langue vulgaire. La grande ordonnance de réformation du royaume de 1254 bénéficie ainsi d’une version française. Les chartes, mais aussi les pétitions adressées au roi, sont, de plus en plus, rédigés  en français. Les rois ouvrent également au français le champ symbolique de l’historiographie officielle à travers Les grandes chroniques de France continuées jusqu’à la fin du XVe siècle. Enfin, le français est aussi la langue internationale de la chrétienté puisque c’est la langue parlée par le plus grand nombre de croisés. Fort de tous ces succès, littéraire et internationaux, la langue française qui est qualifiée de langue maternelle depuis 1300 devient un véritable objet d’amour.

  Comme la langue, la guerre de Cent Ans (1337-1453) contribue à la coagulation nationale. Ainsi ce n’est pas un hasard si,  le succès remporté par Philippe Auguste à Bouvines en 1214 sur une coalition anglo-impériale est déjà présenté comme une « première victoire nationale dont la France entière ressentit la joie »[1]. En effet, par réaction, l’occupation stimule incontestablement le sentiment national. La prise de conscience identitaire est aigue et engendre des réflexes d’hostilité à l’égard de ceux qui sont perçut comme différent. On se moque des Anglais, de leur langue. L’occupation donne ainsi lieu à une explosion de patriotisme populaire dont Jeanne D’Arc, qui veut bouter les anglais hors de France, est  l’exemple le plus célèbre. La guerre de Cent Ans n’est donc plus simplement une querelle entre deux rois, mais devient une querelle nationale, une querelle entre deux peuples. Les habitants d’un même pays sont désormais solidaires entre eux.

 La langue et la guerre de Cent Ans ont donc constitué de puissants facteurs d’unité. Pourtant, ces éléments apparaîtraient presque secondaires. Ce qui rend le processus de cimentation nationale véritablement irrésistible, c’est la fascination du peuple pour une monarchie nimbée d’une merveilleuse aura.   

 C)La sacralisation et l’idéalisation de la monarchie

La monarchie sacralisée et idéalisée suscite un puissant sentiment d’appartenance.  C’est d’abord le sacre qui confère à la monarchie sa stupéfiante charge émotionnelle.  Celui-ci, par l’onction, élève le roi au-dessus de l’humanité ordinaire, et le place à mi chemin de l’ordre divin. En effet, l’onction royale a souvent été comparée au sacre des évêques. Elle fait du roi un personnage sacerdotal comme un prêtre. En outre, les rois sont des rois thaumaturges. Une fois sacré, ils reçoivent le don d’accomplir des miracles. En fait tout ce qui concerne les rois est marqué par le prodige. Par exemple, la légende royale veut que les fleurs de Lys, un symbole christique qui apparaît à la fin du XI et XIIe siècle sur les armes, bannières et écus, aient été directement apportées par un ange à Clovis.

 Enfin, les rois et leur mémoire sont idéalisés. Ainsi, le grandissement héroïque et l’embellissement légendaire ont fini par accréditer la croyance en la sainteté de Clovis et Charlemagne. Mais la sainteté mise à part, il est vrai que Clovis et Charlemagne étaient dotés de vertus exceptionnelles qui leur conféraient un prestige immense. Ce n’est donc pas un hasard si les rois Capétiens se sont acharnés à les utiliser dans leur entreprise de mythification en se plaçant sous leur patronage. C’était un  moyen d’affirmer la continuité et l’unité de la lignée monarchique depuis les origines. Baignant dans le prodige et le surnaturel, la monarchie française fascine le peuple. Présenté comme issue sans rupture de Clovis, elle est le ciment qui a soudé la nation Française. Renan a ainsi parlé de « religion royale » pour désigner ces rois sacralisés, portés par une véritable exaltation lyrique et un halo de croyances prodigieuses.

 Mais la religion royale connaît peut être un tel engouement, grâce à la prééminence que le roi de France exerce sur tous les autres rois. La monarchie semble désormais investie d’une vocation universelle et messianique. Ainsi la nation française devient le nouveau peuple élu de Dieu, ce qui renforce incontestablement la fierté et l’unité nationale.  Plusieurs ingrédients de la religion royale comme le pouvoir thaumaturgique  tendaient déjà à placer les rois de France au-dessus des autres rois. A ces ingrédients sont venus s’ajouter beaucoup de circonstances qui ont permis aux rois de France d’affirmer leur supériorité au sein du monde chrétien. Paris, qui possède les reliques de la passion du christ et où l’on vient de très loin étudier la théologie, devient selon Jacques Le Goff  « la capitale intellectuelle de la chrétienté »[2]. En outre, il faut rappeler que les rois et les chevaliers de France ont apporté aux croisades une contribution décisive. Saint Louis, qui était mort à Carthage, s’était particulièrement illustré. Il était présenté comme le roi chrétien idéal. La monarchie française pouvait donc faire reconnaître sa prééminence vis-à-vis des empereurs mais aussi vis-à-vis des papes. Cette exigence d’indépendance et ce refus de toute tutelle est sans doute l’une des constantes les plus remarquables de l’identité nationale française. En effet, des rois Capétiens jusqu’au général  De Gaulle « le roi de France est empereur en son royaume ».

 La nation française est rassemblée autour du roi dans l’adhésion à un projet politique inspiré  de Dieu. Le sentiment national s’exprime à travers l’attachement au royaume et au roi et s’enracine dans la communion de tout un peuple à la religion royale. Pourtant, la religion royale était, comme on l’a vu, fondée sur quantité de légendes peu crédibles et parfois contradictoires. En outre, cette première nation n’avait rien de démocratique et était composée de sujets. Néanmoins, il ne faut pas imaginer que  les français étaient totalement passifs, manipulés ou naïfs. Il y avait sans doute aussi chez eux la volonté de s’inscrire dans un projet collectif, l’adhésion à un projet commun. Peut être même que paradoxalement, cette nation là, qui s’identifiait pourtant au roi, préfigurait en  quelque sorte celle de 1789, celle des républicains.

 Toutefois, à cette époque, bien que rassemblés, les français reste tout de même bien divers, par la langue, par les coutumes ou les statuts régionaux. C’est la monarchie absolue qui entame véritablement le processus d’homogénéisation de la nation française,  même si celui-ci ne concerne d’abord que les classes supérieures. 

 B) LE ROLE ASSIMILATEUR DE LA MAONARCHIE ABSOLUE

 
L’extension du domaine royal montre bien que le souci d’homogénéisation de l’espace national progresse. Néanmoins, à la fin du Moyen-Âge, le travail ne fait que commencer. Si la France s’est agrandi par la conquête ou par la réunion libre de différents peuples, ces peuples ont toujours gardé leurs coutumes et leur législation d’où une juxtaposition de petites et de grandes unités, de privilèges et d’exemptions.  Au XVe siècle, la France apparaît donc encore comme une véritable mosaïque, « une société de sociétés »
[3]. Mais, la monarchie absolue tente progressivement d’inculquer des normes, des comportements, et des habitudes uniformes à l’ensemble des individus répartis sur le territoire. Toutefois, de la fin du Moyen-Âge à la Révolution française, c’est surtout la lutte entre la monarchie et la noblesse qui constitue l’enjeu politique décisif. Dans cette première phase de l’assimilation nationale il s’agit d’abord d’intégrer définitivement l’aristocratie au système monarchique.

 a)L’intégration de la noblesse à la société de Cour[4]

Si à la fin du Moyen Age, la barrière féodale semble avoir été totalement détruite, le combat qui oppose le pouvoir royal et la noblesse n’est peut être pas terminé comme le prouve le célèbre épisode de la Fronde au XVIIe siècle. Dans ce contexte de tensions, on peut voir dans la société de Cour mise en place par Louis XIV, une stratégie efficace visant à intégrer la noblesse provinciale à l’état monarchique. C’est sans doute pour éviter les risques de révoltes ou de sécessions et pour les tenir sous son regard que Louis XIV attire les grandes familles aristocratiques à Versailles.

  Versailles devient ainsi un véritable « laboratoire de l’assimilation nationale »[5]. En effet, aristocrates et bourgeois, qui s’y côtoient en permanence, finissent par s’unir et s’influencer, les grandes familles bourgeoises adoptant peu à peu les goûts et les valeurs aristocratiques. De même, les fastes de Versailles que l’on présente souvent comme un gaspillage illustrant le bon plaisir du prince visent à inculquer à l’élite aristocratique du royaume les normes de la culture officielle. En fait, l’intégration de l’élite du royaume à la Cour de Versailles apparaît comme un moment extrêmement important pour l’histoire de l’assimilation en France. En effet, selon Gérard  Noiriel, « Versailles impose à toute la classe dominante du pays des manières de dire et des façons de faire, des règles de politesse et des normes qui se diffuseront par la suite dans l’ensemble du corps social, pour devenir des éléments essentiels de ce que l’on nomme le caractère français. »[6]  C’est l’une des raisons majeures qui explique les tendances assimilationniste qui caractérise la France pendant les siècles suivants, au contraire de l’Angleterre durablement marquée par le cloisonnement des milieux sociaux. C’est aussi une des raisons qui explique que la société de Cour est plus pacifique que la société médiévale. Alors que dans la société médiévale les différences entre classes étaient très marquées (chaque groupe avait ses coutumes, ses gestes, ses habitudes, voir sa langue), la société de Cour exige que les habitants du royaume s’alignent et se ressemblent, ce qui atténue les divisions et les conflits.

 Dans cette perspective, l’assimilation nationale doit être analysée comme un processus qui a amené de profondes transformations dans la société française, qui ont été parfois subies par les individus, mais aussi très souvent souhaitées. L’assimilation opère non seulement grâce à l’action développée consciemment par la communauté pour renforcer le conformisme de ses membres, mais aussi en raison des mécanismes inconscients qui conduisent l’individu intégré  au groupe à s’identifier à ses valeurs collectives et à faire siennes ses normes dominantes. Ainsi, loin de résister aux stratégies assimilatrices du pouvoir royal, l’aristocratie puis la bourgeoisie y participent largement eux-mêmes en copiant par exemple les modes, les manières, en suivant des cours d’élocution pour parler le  même français qu’à la Cour. Contrairement à une idée reçue, l’assimilation n’est donc pas forcément synonyme de contrainte. On devrait plutôt  parler d’autocontrainte dans la mesure où les nouveaux venus ont parfois tendance à dévaloriser le milieu dans lequel ils vivaient précédemment pour mieux ressembler à ceux qui les dominent.

 Il est également intéressant de faire remarquer que  lorsqu’on parle des immigrés, on hésite aujourd’hui à parler d’assimilation car le mot a pris des connotations colonialistes. C’est pourtant bien ce même processus qui a permis durant des siècles d’intégrer les immigrés à la communauté nationale. L’assimilation des immigrés repose exactement sur les mêmes principes que l’assimilation des diverses composantes de la société française.  De la même façon que la bourgeoisie adopte peu à peu les valeurs de l’aristocratie, les nouveaux arrivants s’identifient progressivement à leur pays d’accueil. D’ailleurs, l’apparition dès 1515, dans la jurisprudence du parlement de Paris de ce que l’on nommera plus tard le « droit du sol » illustre magnifiquement cette logique d’intégration, de même que l’arrivée en France de nombreux Italiens et les lettres de naturalité dont ils bénéficient. Ainsi, l’assimilation nationale ne se limite pas  à l’intégration de la noblesse à la société de Cour. Il s’agit d’un processus beaucoup plus vaste qui se répand notamment grâce à la mise en forme et à la diffusion d’une véritable  culture d’Etat.

 b) L’unification de la culture nationale

 1) Unification linguistique

 Jusqu’à la révolution, la monarchie absolue poursuit sans relâche ses efforts de diffusion de la culture nationale. L’élément central de cette politique d’unification est une institutionnalisation de la langue française.

 L’initiative la plus spectaculaire pour imposer l’usage du français est prise par François 1er à travers l’ordonnance de Viller-Cotterêt. Le célèbre édit de 1539 impose, en effet, que tous les actes officiels doivent être rédigés en français. François 1er exige que « Tous les arrêts(…), procédures(...), et autres actes de justice soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel français et non autrement .» Malgré les protestations des parlements provinciaux qui plaidaient la cause des langues régionales, la langue du roi devenait la langue officielle du royaume.

Une fois la langue française instituée, l’Académie française peut se consacrer à la diffusion de la langue mais aussi de la culture française. Elle fut officiellement fondée par roi à l’initiative de Richelieu, le 25 janvier 1635 et avait mission de « réglementer la langue » de « la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. »[7] Mais par delà sa fonction proprement technique l’Académie exprimait aussi l’aspiration de l’Etat à prendre la langue en tutelle tout en supervisant les milieux littéraires. Ce n’est pas un hasard si Louis XIV en 1672 installa symboliquement l’Académie au Louvre. La langue française acquiert  également un prestige considérable grâce à Versailles qui permet la diffusion, au-delà même des frontières, du théâtre et de la littérature classique.

La monarchie absolue s’est ainsi montrée  très attentive  à tout ce qui  concernait la langue française, cette dernière représentant pour elle un outil de pouvoir politique, un gage d’efficacité administrative et un moyen  de rayonnement. L’idée selon laquelle l’unité nationale devait reposer sur la pratique d’une langue commune, qui courrait déjà depuis le partage de Verdun, s’impose donc définitivement.       

 2) unification religieuse

 Dans le cadre d’une monarchie de droit de divin, l’unité de la foi constitue également un élément central de l’unité nationale. Toutefois, dans l’Europe d’alors où il n’était guère possible d’être une minorité religieuse reconnue, la liberté d’option étant laissée aux princes et leurs sujets  devant adopter la même religion qu’eux, le cas de la France paraît, à certains égards, faire exception.

 En effet, l’édit de Nantes signé le 30 Avril 1598 est un compromis original qui semble déjà préfigurer la séparation de l’Eglise et de L’Etat. D’abord, c’est le prince Henri de Bourbon, roi de Navarre, chef du parti protestant qui, devenu roi de France en 1589, dût adopter la religion de la majorité de ses sujets et se convertir au catholicisme en 1593. La situation était ainsi normalisée en France : un roi très chrétien régnait sur un pays massivement catholique. Néanmoins, allait-on, comme en Espagne ou dans les principautés d’Empire y interdire le culte protestant ?

 Henri IV, porté par un puissant mouvement patriotique lassé de trente ans de guerres religieuses, peut s’engager sur une autre voie totalement inédite, celle de l’édit de Nantes. Négocié depuis 1593, très détaillé et très précis, l’édit apportait la paix, l’amnistie  générale et la liberté de conscience. Les protestants obtenaient d’importantes garanties. Ils bénéficiaient notamment de l’égalité d’accès aux emplois et charges publics et disposaient de collèges et d’universités spécifiques subventionnés par l’Etat. Beaucoup d’hommes politiques contemporains accordent à ce texte une importance capitale, y voyant une véritable anticipation des valeurs républicaines de Laïcité. Selon François Bayrou, troisième homme de l’élection présidentiel en 2007, même si le mot laïcité n’y figure pas,  cet édit organise un premier découplage entre Etat et religion. Catherine de Médicis elle-même écrivait à propos de l’édit de St Germain qui précéda l’édit de Nantes en 1562 : « Il ne s’agit pas de décider qu’elle est la meilleur religion, mais d’organiser au mieux l’Etat…On pourra être citoyen sans être chrétien et même en étant excommunié ».[8] Un point de vue qui frappe par sa modernité. La diversité des croyances n’est donc pas un obstacle à l’unité nationale et différentes communautés religieuses peuvent s’intégrer au royaume.

Malgré l’extrême diversité de la population française, la monarchie, par l’unification linguistique et religieuse du royaume, poursuit donc le travail d’assimilation nationale. Néanmoins, ces efforts d’unification du royaume restent assez limités puisque cette première phase de d’assimilation concerne essentiellement la classe dirigeante alors que les classes populaires sont exclues.           

 c) Les limites de l’assimilation nationale

Les rois pourtant rassembleurs et pères de leurs peuples au long des siècles, ont finit par tolérer certaines dérives.

La première dérive concerne la religion puisque dans ce domaine on est passé d’un compromis pacificateur à un monolithisme persécuteur. Avec la révocation de l’édit de Nantes par Richelieu en 1685, la liberté de conscience disparaissait, les temples étaient détruits et les pasteurs devaient abjurer ou quitter le pays. Après des années de violences et les déchirements de l’exode, l’exclusion d’une minorité représentant 3% de la population du pays était l’aboutissement de cet acharnement à n’admettre qu’une seule foi parmi la nation française.  Désormais, pour être français, il fallait se conformer au catholicisme romain. Il fallait aussi accepter le joug d’une caste  minuscule mais arrogante qui avait accaparé le pouvoir politique à son seul profit.

 Plus  encore que le monolithisme religieux, qui créait des exclus parmi les chrétiens, c’était donc la prétention d’une caste parasitaire à s’approprier l’Etat qui divisait la nation. Les privilèges sociaux limitaient les pouvoirs du roi et définissaient, en effet, une société de corps, notamment le clergé et la noblesse, mais aussi les université, les corporations…Les privilèges territoriaux faisaient varier à l’extrême fiscalité ou coutumes civiles et valaient à beaucoup de provinces périphériques le droit de posséder un parlement. En outre, le système des privilèges était ressenti comme profondément inégalitaire. C’est à travers le fisc que l’inégalité liée aux privilèges était perçue par le plus grand nombre. En effet, les ordres privilégiés, la noblesse ou l’Eglise, payaient peu d’impôts alors que les roturiers dépourvus de privilèges, riches bourgeois ou paysans payaient tout, impôts indirects et directs, d’ailleurs collectés de façon parfois arbitraire.

 Les privilégiés, eux, considéraient ces inégalités comme justifiées et justes. La « réaction nobiliaire » sclérose donc l’Etat en interdisant l’accès aux hautes charges publiques de bourgeois capables et ambitieux, faisant de la noblesse une caste uniquement accessible par la naissance. Mais paradoxalement, en croyant ainsi exclure les roturiers, la noblesse se place elle-même en marge de  la nation. Elle  pousse à la rupture la bourgeoisie, beaucoup plus nombreuse, et qui adhère désormais aux idées des philosophes qui exaltent les droits de l’homme et la nation souveraine. Bien que jusqu’aux tout derniers temps de l’ancien régime le peuple reste attaché au roi, considéré comme abusé par un entourage corrompu et perçut sous les traits d’un arbitre, voir d’un libérateur, les privilèges aboutissent à la remise en question de l’Etat monarchique, considéré finalement comme un obstacle à l’épanouissement de la nation.

  1789 est ainsi souvent vu comme une coupure dans l’histoire de la nation française. Pourtant, malgré le meurtre du père, la Révolution ne fait, comme nous allons le voir à présent, que renforcer la cohésion nationale et  prolonger le travail de consolidation de la nation entrepris par la monarchie. En effet, la Révolution française, en reprenant à son compte les idées de souveraineté et d’unité nationale, tout en les refondant sur des principes plus égalitaires, ouvre une deuxième phase dans l’histoire de l’assimilation nationale.

 

 

 



[1] DUBY G., Le dimanche de Bouvines, 27Juillet 1214, Paris, NRF-Gallimard, 1973

 

[2] LE GOFF J. Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996 cité par VERRIERE J., op.cit.,p 180

[3] EWALD., Naissance du code civil…, Flammarion, 1989. cité par NOIRIEL G., Population, immigration et identité nationale en France : XIXe- XXe siècle, Paris, Hachette, 1992. P 93

 

[4] NOIRIEL G., Population, immigration et identité nationale en France : XIXe- XXe siècle, Paris, Hachette, 1992. voire « chapitre 3 : l’assimilation nationale » p 88 à 90

[5] NOIRIEL G., op.cit., p 89

[6] NOIRIEL G., op.cit., p 89

[7] cité par VERRIERE J., op.cit.,p 209

[8] Extrait de lettre du 17 janvier 1562, cité par ORIEUX J. Catherine de Médicis ,Paris , Flammarion, 1986. p296

Par Alex
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Mercredi 11 novembre 2009

Le débat sur  l'Identité nationale est l'occasion de revenir sur les fondements historiques de cette identité et de montrer que l'identité française est surtout l'héritage de valeurs humanistes. Comme je l'ai écrit sur mon article du Bondy Blog,( http://yahoo.bondyblog.fr/news/200911100001/identite-nationale-l-heritage-de-valeurs-humanistes) pour démontrer l'ancienneté et l'authenticité du sentiment national français, il faut sans doute remonter le fil de temps et retracer toute l’histoire depuis Vercingétorix jusqu’au général de Gaulle en passant par Jeanne D’Arc. Ayant beaucoup travaillé sur le sujet durant mes études d'hitoire , j'ai décidé, pour compléter cet article,  de prendre mon temps et d'entamer un long voyage dans le passé avec vous. Je vais donc poster une longue série d'articles sur le sujet. Après l'intro, la première partie ....

Retracer l’histoire du sentiment nationale implique d’abord  que l’on s’interroge sur les origines ou la genèse de la nation française. Le traité de Verdun en 842 dessine probablement les premiers contours de l’état Français. Mais bien avant cela, bien avant le Moyen âge et les premiers rois, dès le IIIe siècle, la Gaule fut peut être le vrai prologue de la nation Française. 



A) NOS ANCETRE LES GAULOIS ?

La célèbre formule « la France, notre patrie, s’appelait autrefois la Gaule » figure dans la quasi-totalité des manuels élémentaires d’histoire utilisés dans les écoles de la Troisième République. Le pays n’aurait donc fait que changer de nom, sans changer de nature depuis les Gaulois : il était déjà, sous un autre nom, la patrie des Français. Mais peut-on réellement considérer la Gaule indépendante comme une nation ? 

 a)  une certaine homogénéité culturelle,…

La Gaule transalpine du temps de la conquête romaine, telle que César lui-même la définit, ressemble vraiment beaucoup, en effet, à ce que deviendra l’hexagone dans la forme définitive acquise au XIXième siècle : un espace compris approximativement entre l’Atlantique, la Manche, la mer du Nord, le Rhin, les Alpes, la méditerranée et les Pyrénées.  En outre, on constate que ce monde gaulois qui apparaît assez structuré sur le plan géographique,  présente également une frappante unité culturelle.

 Plusieurs historiens suggèrent l’existence d’une langue Gauloise, une langue nationale en quelque sorte. Sans aller jusque là, et même si la parenté linguistique était  un phénomène plus celtique que proprement gaulois, on admet que les dialectes appartenait tous à une famille commune et étaient assez proches pour permettre une intercommunication aisée.On remarque aussi une véritable homogénéité religieuse. César constate que «  tout le peuple gaulois est très religieux »[1].  En fait, la religion est peut être le plus grand facteur d’unité pour les peuples de Gaules. Les assises de la forêt des Carnutes sous l’autorité des druides, outre leur fonction proprement religieuse, expriment un idéal d’harmonie, qui a probablement  quelque chose à voir avec une inspiration nationale. Ce n’est peut-être pas un hasard si à peine la conquête achevée, les druides sont traqués, emprisonnés et exterminés. La religion en général et le pouvoir des druides en particulier ont sans doute constitué, pour la société gauloise, un impressionnant ciment d’unité morale.

 Mais, si les gaulois paraissent avoir des traits culturels en commun,peut-on pour autant considérer la gaule comme une nation avec une véritable cohérence politique ?

 b) mais la Gaule ne présente pas les caractères d’une véritable nation.    

 Le concept de gaule existe incontestablement : les Gaulois utilisent le mot ainsi que les observateurs extérieurs et César lui-même. En outre Vercingétorix use, dans ses harangues de formules révélatrices.  D’après César dans son récit de la guerre des Gaules, à  Alésia en 52, Vercingétorix  exhorte ainsi les cités à prendre les armes  pour « la liberté commune ». Il emploie également le terme évocateur de « souveraineté ». 

 Mais il faut aussi rappeler que le « sursaut national » voulu par Vercingétorix  ne fut que très partiel et fut surtout entaché de calculs et de réticences. En fait, durant toute la guerre des Gaules, a aucun moment, les peuples gaulois n’ont réussit à s’accorder vraiment pour faire face aux légions romaines. Constamment, divisions et rivalités, feront le jeu du conquérant. L’année 52, celle de la décision, a été particulièrement  fertile en trahisons. Nombres de peuples, tels les Rèmes ou  les Lingons, sont restés sourds à l’appel de Vercingétorix.

 Pour considérer la Gaule comme une nation, il faudrait que sa cohérence politique en fît un ensemble indiscutable. Mais comme le montre toutes les divisions qui ont émaillé la guerre, la Gaule ne possédait pas une telle personnalité politique.  La gaule que découvre César est un monde complexe, divisé, émietté. Ce monde compte environs cinq millions d’habitants mais ces derniers se répartissaient en plus de trois cents tribus. Les tribus étaient, elles-mêmes, regroupés en une soixantaine d’ensembles différents que les Romains appelleront cités. Loin d’être de petits états centralisés, ces cités sont souvent en proie à l’anarchie. Compétition permanente entre clans rivaux, armés privés, pas plus à la base qu’au sommet, on n’aperçoit de cohérence politique. Comme l’affirme Alain Duval « Le propre de la gaule c’est l’absence d’état. »[2]. Dans ce contexte, il est difficile de parler d’unité nationale. La Gaule indépendante semble avoir été à peine esquissée.

 Paradoxalement, c’est sous le joug impérial Romain qu’émerge véritablement un ensemble cohérent. D’abord, la Gaule n’acquiert ses frontières fermes que dans le cadre de la géopolitique impériale. En effet, c’est bien Rome qui cristallise sur les Pyrénées et sur le Rhin les Frontières de la Gaule. En outre, les Romains créèrent de véritables solidarités entre les cités et leur ville-centre. Ces petites capitales, quel que soit leur nom spécifique, ont fini par être désignées du nom du peuple qu’elles desservaient. Ainsi Augustorium, ville des Lemovices, est devenue limoges ! Mais, parmi les héritages dont la France moderne est redevable à la Gaule, le plus important est celui de la langue Latine, d’où devait dériver le français. C’est aussi le plus paradoxal puisque, absorbés dans la latinité,  les gaulois nous ont transmis la langue de leurs vainqueurs.

Les Romains ont profondément transformé la Gaule lui apportant une touche de construction décisive. Ainsi, la Gaule Romaine constitue sans doute le vrai prologue de la nation française.   

 C) La survivance de « l’esprit gaulois » ?

 Comme nous l’avons démontré, la formule « la France, autrefois, s’appelait la Gaule » paraît très exagérée. Mais, ne peut-on pas aller plus loin ? Bien sûr, nous devons admettre que la Gaule n’est sûrement pas une « première France ». Il faut également convenir que seule la Gaule romaine peut prétendre à avoir fixé quelques-uns des traits de la future nation. Néanmoins, on peut  se demander si ce qu’on appel parfois « le tempérament national » des français n’est pas resté marqué par l’héritage de l’esprit Gaulois.

 Ainsi Charles de Gaulle, qui par ailleurs a parlé de nos quinze siècle et non pas vingt a souvent évoqué le « vieux fond gaulois » du tempérament national. Par exemple, il suggère, dans son célèbre discours de Bayeux en juin 1946, que les français sont marqués par le mauvais génie de la division, comme l’avait été, il y a plus de vingt siècles, l’attitude des adversaires gaulois de César : «  la rivalité des partis revêt chez nous un caractère fondamental, qui met toujours tout en question et sous lequel s’estompent trop souvent les intérêts supérieurs du pays. Il y a là un fait patent qui tient au tempérament national… »

 Il serait tout de même surprenant que le fameux « tempérament gaulois », s’il a jamais existé ait subsisté intact, dans les comportements des français d’aujourd’hui. Néanmoins ces références que l’on trouve parfois dans les discours politiques montrent bien combien les gaulois ont pénétré l’imaginaire français. S’il n’y a évidemment pas de filiation biologique entre les gaulois et les français, il y a sans doute, en revanche, belle et bien un héritage, même si celui-ci est fantasmé. Les gaulois incarnent l’idée de résistance que les français affectionnent tant et d’une certaine manière Jeanne D’Arc, de Gaulle ou Jean Moulin s’inscrivent dans la filiation de Vercingétorix. Incontestablement, les français aiment bien les Gaulois. C’est ce que démontre le succès, jamais démenti, de la bande dessinée Astérix. Quelques soit leurs origines, des milliers  de petits français, continuent de s’identifier aux héros courageux et braves conçues par René Goscinny et Albert Uderzo. Sans s’interdire de porter sur eux un regard affectueusement ironique, les adultes se reconnaissent, quant à eux, dans le côté bon vivant des personnages. Comme l’affirme Colette Beaune la nation n’est pas simplement une construction historique, c’est aussi « une construction mentale »[3]. La nation est « dans les têtes », elle est en partie rêvée et pour se construire, elle a besoin de mythes. Peut être que l’adhésion passionnée des français au mythe gaulois  aide la France à exister.     

 Toutefois, les légendes seules, aussi populaires soient-elles, ne suffisent pas à unifier durablement un peuple.

 B) L’ETAT ET LA NATION SE DESSINENT ENSEMBLE  (842- 987)

 En France, le véritable moteur de la construction nationale est l’état. La nation suppose la mise-en place de l’Etat-nation : un Etat, des frontières, une administration, un parler commun au moins intelligible aux élites. L’Etat et la nation s’esquissent donc ensemble.  Au temps des Gaulois, et même au temps des Mérovingiens, les possessions et les frontières étaient bien instables et bien chaotiques, il n’y avait pas d’Etat digne de ce nom. Pour trouver une entité française à peu près stable et en continuité effective avec notre temps, il faut arriver au célèbre traité de Verdun de 843 qui redéfinit l’Etat en Gaule.  

 a) Le partage de Verdun : apparition d’un Etat que l’on peut dire français (843)

Le traité de Verdun de 843 est le partage de l’Empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils, Louis, qui aurait la Germanie, Lothaire, la Lotharingie (espace intermédiaire dont le nom deviendra « Lorraine »), et Charles le Chauve la Francia occidentalis, à l’ouest de la ligne Meuse-Saône-Rhône.

 Ce partage ne fut pas celui qui avait été envisagé par l’empereur défunt : il vint en conclusion d’une guerre qui opposa les deux plus jeunes frères, Louis dit le Germanique et Charles dit le Chauve, à leur aîné Lothaire. L’alliance étroite des deux premiers, leur succès militaire et le soutien sans faille que leur apporta l’Eglise aboutirent finalement à un partage très inégale mais qui allait donner naissance au royaume de France.

 Si Lothaire obtient une satisfaction morale en héritant du titre d’empereur, il ne s’agit que d’un titre symbolique. En fait, sa puissance matérielle réelle est trop limitée pour pouvoir en tirer parti. En effet, le territoire dont il hérite apparaît  beaucoup trop étiré en longueur, compartimenté et hétérogène. La bigarrure est telle, qu’aucun nom d’ensemble ne s’impose pour désigner  cette nouvelle configuration politique d’où  le nom de Lotharingie( Royaume de Lothaire). 

 Les royaumes de Louis et Charles apparaissent beaucoup plus homogène. Remarquablement symétriques de part et d’autre du grêle ruban des terres dévolues à Lothaire, l’un et l’autre bénéficient d’une compacité territoriale et offrent des conditions de circulation très favorable. Surtout, Les Royaume de Charles et Louis étaient d’une belle homogénéité linguistique. La Francie orientale était presque intégralement peuplée de germanophones tandis que son homologue occidental se présentait comme un ensemble romanophone.

 Rapidement, le royaume  de Lothaire se révéla dépourvu de viabilité. Au contraire, Les royaumes de Louis et Charles se révélèrent beaucoup plus solides, puisque tous les deux traversèrent les siècles, le Royaume de Louis donnant naissance au Saint Empire et à l’Etat allemand tandis que le Royaume de Charles devînt le Royaume de France. Il est donc logique de considérer le partage de Verdun comme un des grands évènements fondateurs de l’Europe moderne. D’une certaine manière, on peut dire que la France se dessine en 843. Ainsi ce n’est pas un hasard si Marcel Pacaut, en 1955, dans son manuel d’histoire du Moyen Age écrit : « L’histoire de France commence réellement en 843 : Charles le Chauve est le premier roi de France ». [4]

 Avec le recul, le découpage du traité de Verdun apparaît très logique. Mais, était-il le fruit du hasard ou était-il l’expression d’une réelle volonté politique d’unité. En fait la géographie linguistique a sans doute inspiré explicitement la nouvelle géographie territoriale, ce dont témoignent les Serments de Strasbourg qui ont été prononcés un an plus tôt, en 842.    

 b) Les Serments de Strasbourg : le lien entre l’Etat et la langue

 Les serments de Strasbourg, prononcés le 14 février 842 par Louis le Germanique et Charles le Chauve à la suite de la défaite infligée à Lothaire le 25 juin 841, aboutissent à la proclamation de deux royaumes dans une configuration d’alliance exclusive. En effet, Lothaire étant hors jeu, les deux frères se jurent mutuellement aide et protection et se promettent de ne pas traiter avec lui.  Ce serment est prêté devant le peuple de chacun des princes.

 La mise en scène savante de la prestation des serments traduit une intention politique délibérée. Il faut d’abord insister sur le choix des langues vulgaires utilisées pour les proclamer. En effet Louis et Charles ont prononcé leurs discours, non pas en latin, mais dans les langues de leur peuple, respectivement en tudesque et en roman. Les deux langues vulgaires, particulièrement le roman, expriment toute l’importance politique désormais acquise par ces idiomes vernaculaires.  Nithard, dans son Histoire des fils de Louis le Pieux écrite à la demande de Charles le Chauve pour la postérité, explique que chacun des peuples des deux princes s’exprime dans la langue qu’il a reçue en propre, cet à dire la langue qui leur a été affectée par décision politique, exclusivement et durablement. Avec ce serment, le principe est donc déjà acquis que Louis règnera sur les pays germanophones et que les romanophones seront pour Charles. Le partage des royaumes est donc de nature linguistique. Dès lors le royaume et la langue ne font qu’un, la langue symbolise le royaume. Ainsi Renée Balibar dans Institution du français . Essai sur le colinguisme des Carolingiens à la République n’hésite pas à parler de « la constitution délibérée et solennelle de deux langues nationales »|[5].

 La forme croisée des serments des deux frères revêt également une force symbolique importante. Lorsqu’ils se jurent aide et protection exclusive, les deux frères s’expriment chacun dans la langue de l’autre, Louis en roman et Charles en tudesque. Il s’agit ainsi de signifier publiquement que chacun des deux frères reconnaît à l’autre sa souveraineté: chacun intronise l’autre, l’installe dans sa légitimité. Le serment de Strasbourg montre donc bien que la langue et l’Etat sont liés des l’origine et que ce lien répond d’une volonté politique réelle.  

 C) Hugues Capet, premier roi de France ? (984)

Un ordre nouveau semblait né, fondé sur l’intuition de deux nationalités incarnées en deux ensembles linguistiques et devenues les assises de deux royaumes cohérents. Mais en réalité les évènements de 842-843 furent suivis d’un siècle et demi de désordres, et la nouvelle donne politique qu’ils avaient paru instaurer ne prit corps qu’après 987 avec l’élection d’Hugues Capet à la tête du royaume et l’avènement d’une nouvelle dynastie.

L’élection royale d’Hugues Capet en 987 n’aurait pu  être qu’une nouvelle péripétie. Mais, l’enracinement des Capétiens (Hugues bénéficie du soutient de l’Eglise dont il est candidat), et leurs efforts pour construire un royaume solide (sise au cœur du royaume, les possessions Capétienne ont une valeur stratégique et géopolitique exceptionnelle) en ont fait un évènement fondateur.

 Plusieurs des ingrédients majeurs de la nation sont désormais présents simultanément. L’Etat monarchique fondé par Clovis, mais dilaté sous ses successeurs à la dimension d’un empire, a été recentré dès 843 sur un territoire réduit et compact. On peut donc considérer que l’Etat- nation est déjà en germe. En outre, si l’on admet avec Jules Michelet que « l’Histoire de France commence avec la langue française » et que « la langue est le signe principal d’une nationalité »[6], il faut admettre que la communauté française est déjà bien esquissée en 987, puisque la nouvelle dynastie ne s’exprime plus qu’en roman.  En effet, la langue qui symbolisa le royaume lors du serment de Strasbourg est devenue la langue du royaume, celle du peuple comme celle du roi et de ses élites. Le royaume et la nation font ensemble leurs premiers pas.  Ce n’est peut être pas un hasard si L’histoire de France de George Duby commence en 987…

 Toutefois, on peut se demander, si à cette époque le sentiment d’appartenance existait déjà. En fait, en ces temps anciens, on n’observe pas encore de réels indices de sa manifestation. Néanmoins, la nation rassemblée autour du roi Capétien, la conscience nationale ne va pas tarder à se développer... 

 



[1] CESAR , La Guerre des Gaules, Paris, Les Belles Lettres, 1958, cité par  VERRIERE J., op.cit., p21

[2] DUVAL A., « Vercingétorix », Archeologia, n 163, fév. 1982 cité par VERRIERE J., op.cit., p34

 

[3] BEAUNE C., Naissance de la nation France, Gallimard, 1985, p17

 

[4] PACAUT M.,Histoire. Le  Moyen Age, Paris, Nathan, 1955, cité par VERRIERE J., op.cit.,p136

[5] cité par VERRIERE J., op.cit.,p 144

[6] MICHELET J., Tableau de la France, Olivier Orban, 1987(préface de G. Duby), p 185

 

Par Alex - Communauté : Les blogs républicains
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Mardi 10 novembre 2009

Le débat sur  l'Identité nationale est l'occasion de revenir sur les fondements historiques de cette identité et de montrer que l'identité française est surtout l'héritage de valeurs humanistes. Comme je l'ai écrit sur mon article du Bondy Blog,( http://yahoo.bondyblog.fr/news/200911100001/identite-nationale-l-heritage-de-valeurs-humanistes) pour démontrer l'ancienneté et l'authenticité du sentiment national français, il faut sans doute remonter le fil de temps et retracer toute l’histoire depuis Vercingétorix jusqu’au général de Gaulle en passant par Jeanne D’Arc. Ayant beaucoup travaillé sur le sujet durant mes études d'hitoire , j'ai décidé, pour compléter cet article,  de prendre mon temps et d'entamer un long voyage dans le passé avec vous. Je vais donc poster une longue série d'articles sur le sujet dont voici l'introdction en attendant la première partie dès ce soir....

 

« L’idée de nation, qui émaille le discours et l’action des responsables politiques, bénéficie d’une position éminente dans l’univers culturel français. »[1] S’il va de soi que «  la France éternelle » n’est qu’une expression rhétorique ou sentimentale, il est vrai, que la nation française a derrière elle une très longue histoire. En effet, vingt-cinq siècles nous séparent de ceux que l’on appelait, autrefois,  « nos ancêtres les gaulois ». De même, un bon millénaire s’est écoulé depuis l’apparition d’un état que l’on peut dire français : en 842-843, avec le partage de Verdun. Une aussi longue durée, finalement si proche de l’éternité, a développé chez les français une conscience nationale très vive, et parfois même, le sentiment  qu’ils étaient porteur d’un destin. Ainsi, la France est une nation anciennement et fortement constituée, incontestablement reconnue à l’extérieur et consciente d’elle-même au point de générer un ego collectif sourcilleux, arrogant diront certains…

 

Pourtant, ces dernières années, particulièrement à l’occasion du débat sur le traité constitutionnel européen, la très grande majorité des représentants politiques et des élites ont parfois donné le sentiment qu’il n’avaient plus la volonté de perpétuer la nation et qu’il s’agissait là d’une tâche archaïque voire compromettante. En effet, le temps de la souveraineté des nations étant révolue, les formes nationales étant obsolètes, ne conviendrait-il pas plutôt de privilégier les communautés, les individus et de rogner les pouvoirs de l’état ? La France ne représentant plus que 1% de la population mondiale devrait ainsi se fondre dans la communauté Européenne. Mais, le rejet le 29 mai 2005, du traité constitutionnel signifie que les Français refusent cet abandon de souveraineté. Finalement, la France, en tant que nation, n’est peut être pas une idée si étriquée…

Comme l’affirmait Paul Valéry en 1931, dans regard sur le monde actuel, le concept de nation n’est rien moins que clair, «  il ne se laisse pas capturer aisément ». [2]Le cas français est particulièrement complexe.

 

Pour l’historien romantique Augustin Thierry, qui dans les années 1850 s’inspire de la conception Allemande de la nation, ou un peu plus tard l’écrivain Maurice Barrès à une époque où le darwinisme et la question de l’hérédité étaient à la mode, l’identité française, sacralisée,  est conçu comme une substance immuable dont il s’agit de protéger la pureté contre toute altération et toute évolution. La  nation devient, alors, la propriété intangible d’un groupe définit par le sang. Cette conception conservatoire et ethnique de la nation peut être interprétée, à juste titre, comme une attitude de repli sur soi et de réticence à l’égard de tout ce qui vient de l’extérieur.

 

Pour de nombreux historiens contemporains,  la nation française a, au contraire, vocation à l’ouverture car elle s’est formée, et continue de se former, dans l’ouverture, par accrétion incessante d’éléments venus d’ailleurs. C’est pourquoi, en 1981, Gérard Noiriel forge le concept de creuset français. La métaphore est simple. De même que  minerai de fer et coke disparaissent en tant que tels pour se mêler dans la fonte qui s’accumule dans le haut fourneau, population immigrée et population d’accueil se fondent dans une entité nouvelle formée de leurs apports respectifs. Cette entité nouvelle est le français du moment. Comme la population était déjà  faite de français, il faut donc admettre que la nature du français se modifie au fil du temps et notamment sous l’effet des apports migratoires. Dans leurs traits physiques comme dans leurs comportements culturels, les français d’aujourd’hui seraient le résultat d’un mouvement multiséculaire et complexe de brassage et d’hybridation. Ainsi comprise, la nation est une réalité évolutive, sans cesse recommencée, perpétuellement adaptée aux temps et aux circonstances. Il est vrai que le territoire de la France a vu, conquérants, envahisseurs, colons ou immigrants, se superposer en vagues successives. Ainsi, la Gaule celtique a-t-elle été romanisée à la suite de la  conquête de César. Ainsi, la Gaule romanisée a-t-elle été germanisée par les francs. Puis il y a eu les vagues migratoires contemporaine avec le flux d’étrangers arrivés tout au long du XIXe et du XXe siècle,  qui s’est poursuivit jusqu’à aujourd’hui à un rythme et avec une intensité sans équivalent en Europe, puisqu’on estime que le quart voire le tiers de la population vivant actuellement en France est issue de cette immigration récente. Pour les tenants de l’ouverture, si il y a identité de la France, c’est donc précisément cette aptitude, cette passion à  recevoir l’immigration, à en faire une richesse, une diversité, une synthèse humaniste.

 

Toutefois, pour les historiens républicains héritiers de Michelet, la notion de synthèse est tout aussi dangereuse  et manichéenne que la conception fixiste et fermée la nation. Se fondant sur le principe d’égalité qui depuis la révolution est le ciment de notre société, ces derniers défendent le processus d’intégration ou d’assimilation qui apparaît beaucoup moins évolutif que le concept de creuset. Par ce processus qui nécessite un engagement très important de la part de l’état, les nouveaux arrivés s’identifient au pays d’accueil et finissent par en adopter la culture et les valeurs. Ils sont donc rendus semblables, intégrés par l’entité nationale préexistante. Sans rien renier de la tradition d’ouverture de la France, et en rappelant comment les étrangers ont contribué à développer, transformer et à enrichir le pays, les partisans de l’universalisme républicain  soulignent donc qu’il existe aussi des éléments de permanence dans  la nation française. La France n’est pas une page blanche. Selon eux, malgré les transformations continuelles, l’identité de la France est néanmoins fondée sur une communauté de passé, des souvenirs communs, glorieux ou douloureux, d’où résultent un héritage, des références, des intérêts partagés. On peut ajouter, comme le préconisait Ernest Renan, « le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage  qu’on a reçu indivis » .[3] « Les Français ont généralement le sentiment d’être les héritiers d’un patrimoine exceptionnel et d’intérêts universels : une langue, un sol, une culture, de grands hommes ou encore des monuments beaux et symboliques. Ce sens du patrimoine  les conduit naturellement aujourd’hui à livrer bataille pour préserver leur exception culturelle de la loi aveugle d’un marché ouvert et totalement mondialisé. Motivé et bien tempérée, cette fermeté ne contredit nullement la tradition d’ouverture du pays. »[4] Il s’agit simplement de répondre de tant de beauté, de tant d’héritage.

 

Après le sommet de barbarie que fut la deuxième guerre mondiale en Europe, les historiens contemporains rejetèrent unanimement les arguments ethniques utilisés par Augustin Thierry, et dénoncèrent une tradition qui lie l’identité au sang et qui assignerait chacun à ses origines biologiques. Néanmoins, comme la campagne présidentielle de 2007 et le débat actuel le montre bien et comme nous l’avons vu en soulignant les points de désaccord qui opposent les chercheurs, la question de l’identité nationale reste une pomme de discorde et continue de susciter la polémique. Pour y voir plus claire  dans ce débat, et pour éclairer l’avenir de notre passé, il convient sans doute de remonter le fil du temps en se penchant sur l’histoire de l’assimilation nationale. On pourra se demander comment, malgré l’extrême diversité des populations qui se sont fixées sur le territoire français au cours du temps, celles-ci ont fini par former un peuple et une nation dont l’unité est apparue, aux yeux de tous, comme une véritable énigme. Comment expliquer ce passage de la multitude à l’unité ? Peut-on mettre en évidence des caractères spécifiquement Français, dégager des permanences, qui bien qu’issues d’un passé lointain, continuent d’agir dans le présent ? 

 

Si il y a tout un feuilleté d’origines diverses qui marque l’histoire de sa population, la France n’est pas un pays construit uniquement sur l’immigration comme les Etats-Unis.  En  posant un regard rétrospectif sur deux milles ans de genèse nationale, nous verrons que l’histoire de la France est ancienne et qu’elle est belle et bien l’héritage d’une continuité réelle. Nous nous attacherons également à souligner combien l’état, partenaire inséparable de la nation, a participé à la construction de cet héritage. En fait, en retraçant l’histoire du sentiment nationale, il s’agira de montrer comment, génération après génération se sont constitués, sur notre sol, des manières d’être, de penser et de croire, d’agir ou de se révolter qui nous ont donné notre unité et notre spécificité.                  

 

 

 

 



[1] VERRIERE J., Genèse de la nation Française, Paris, Flammarion, 1999, p 7

[2] VERRIERE J., op.cit., p7

[3] RENAN E., Qu’est-ce qu’une nation ?, Conférence prononcée à la Sorbonne en 1882, in Ernest Renan , Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, 1987

 

[4] VERRIERE J., op.cit., p324

 

Par Alex - Communauté : Libre pensée politique
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