Le débat sur l'Identité nationale est l'occasion de revenir sur les fondements historiques de cette identité
et de montrer que l'identité française est surtout l'héritage de valeurs humanistes. Comme je l'ai écrit sur mon article du Bondy Blog,( http://yahoo.bondyblog.fr/news/200911100001/identite-nationale-l-heritage-de-valeurs-humanistes)
pour démontrer l'ancienneté et l'authenticité du sentiment national français, il faut sans doute remonter le fil de temps et retracer toute l’histoire depuis Vercingétorix jusqu’au
général de Gaulle en passant par Jeanne D’Arc. Ayant beaucoup travaillé sur le sujet durant mes études d'hitoire , j'ai décidé, pour compléter cet article, de prendre mon temps et
d'entamer un long voyage dans le passé avec vous. Je vais donc poster une longue série d'articles sur le sujet. Après l'intro, la première partie ....
Retracer l’histoire du sentiment nationale implique d’abord que l’on s’interroge sur les origines ou la genèse de la nation française. Le traité de Verdun en 842 dessine probablement les
premiers contours de l’état Français. Mais bien avant cela, bien avant le Moyen âge et les premiers rois, dès le IIIe siècle, la Gaule fut peut être le vrai prologue de la nation
Française.
A) NOS ANCETRE LES GAULOIS ?
La célèbre formule « la France, notre patrie, s’appelait autrefois la Gaule » figure dans la quasi-totalité des manuels élémentaires d’histoire utilisés dans les écoles de la Troisième
République. Le pays n’aurait donc fait que changer de nom, sans changer de nature depuis les Gaulois : il était déjà, sous un autre nom, la patrie des Français. Mais peut-on réellement
considérer la Gaule indépendante comme une nation ?
a) une certaine homogénéité culturelle,…
La Gaule transalpine du temps de la conquête romaine, telle que César lui-même la définit, ressemble vraiment beaucoup, en effet, à ce que deviendra l’hexagone dans la forme définitive acquise au
XIXième siècle : un espace compris approximativement entre l’Atlantique, la Manche, la mer du Nord, le Rhin, les Alpes, la méditerranée et les Pyrénées. En outre, on constate que ce
monde gaulois qui apparaît assez structuré sur le plan géographique, présente également une frappante unité culturelle.
Plusieurs historiens suggèrent l’existence d’une langue Gauloise, une langue nationale en quelque sorte. Sans aller jusque là, et même si la parenté linguistique était un phénomène plus celtique que proprement gaulois, on admet que les dialectes appartenait tous à une famille commune et étaient assez proches pour permettre une intercommunication aisée.On remarque aussi une véritable homogénéité religieuse. César constate que « tout le peuple gaulois est très religieux »[1]. En fait, la religion est peut être le plus grand facteur d’unité pour les peuples de Gaules. Les assises de la forêt des Carnutes sous l’autorité des druides, outre leur fonction proprement religieuse, expriment un idéal d’harmonie, qui a probablement quelque chose à voir avec une inspiration nationale. Ce n’est peut-être pas un hasard si à peine la conquête achevée, les druides sont traqués, emprisonnés et exterminés. La religion en général et le pouvoir des druides en particulier ont sans doute constitué, pour la société gauloise, un impressionnant ciment d’unité morale.
Mais, si les gaulois paraissent avoir des traits culturels en commun,peut-on pour autant considérer la gaule comme une nation avec une véritable cohérence politique ?
b) mais la Gaule ne présente pas les caractères d’une véritable nation.
Le concept de gaule existe incontestablement : les Gaulois utilisent le mot ainsi que les observateurs extérieurs et César lui-même. En outre Vercingétorix use, dans ses harangues de formules révélatrices. D’après César dans son récit de la guerre des Gaules, à Alésia en 52, Vercingétorix exhorte ainsi les cités à prendre les armes pour « la liberté commune ». Il emploie également le terme évocateur de « souveraineté ».
Mais il faut aussi rappeler que le « sursaut national » voulu par Vercingétorix ne fut que très partiel et fut surtout entaché de calculs et de réticences. En fait, durant toute la guerre des Gaules, a aucun moment, les peuples gaulois n’ont réussit à s’accorder vraiment pour faire face aux légions romaines. Constamment, divisions et rivalités, feront le jeu du conquérant. L’année 52, celle de la décision, a été particulièrement fertile en trahisons. Nombres de peuples, tels les Rèmes ou les Lingons, sont restés sourds à l’appel de Vercingétorix.
Pour considérer la Gaule comme une nation, il faudrait que sa cohérence politique en fît un ensemble indiscutable. Mais comme le montre toutes les divisions qui ont émaillé la guerre, la Gaule ne possédait pas une telle personnalité politique. La gaule que découvre César est un monde complexe, divisé, émietté. Ce monde compte environs cinq millions d’habitants mais ces derniers se répartissaient en plus de trois cents tribus. Les tribus étaient, elles-mêmes, regroupés en une soixantaine d’ensembles différents que les Romains appelleront cités. Loin d’être de petits états centralisés, ces cités sont souvent en proie à l’anarchie. Compétition permanente entre clans rivaux, armés privés, pas plus à la base qu’au sommet, on n’aperçoit de cohérence politique. Comme l’affirme Alain Duval « Le propre de la gaule c’est l’absence d’état. »[2]. Dans ce contexte, il est difficile de parler d’unité nationale. La Gaule indépendante semble avoir été à peine esquissée.
Paradoxalement, c’est sous le joug impérial Romain qu’émerge véritablement un ensemble cohérent. D’abord, la Gaule n’acquiert ses frontières fermes que dans le cadre de la géopolitique impériale. En effet, c’est bien Rome qui cristallise sur les Pyrénées et sur le Rhin les Frontières de la Gaule. En outre, les Romains créèrent de véritables solidarités entre les cités et leur ville-centre. Ces petites capitales, quel que soit leur nom spécifique, ont fini par être désignées du nom du peuple qu’elles desservaient. Ainsi Augustorium, ville des Lemovices, est devenue limoges ! Mais, parmi les héritages dont la France moderne est redevable à la Gaule, le plus important est celui de la langue Latine, d’où devait dériver le français. C’est aussi le plus paradoxal puisque, absorbés dans la latinité, les gaulois nous ont transmis la langue de leurs vainqueurs.
Les Romains ont profondément transformé la Gaule lui apportant une touche de construction décisive. Ainsi, la Gaule Romaine constitue sans doute le vrai prologue de la nation française.
C) La survivance de « l’esprit gaulois » ?
Comme nous l’avons démontré, la formule « la France, autrefois, s’appelait la Gaule » paraît très exagérée. Mais, ne peut-on pas aller plus loin ? Bien sûr, nous devons admettre que la Gaule n’est sûrement pas une « première France ». Il faut également convenir que seule la Gaule romaine peut prétendre à avoir fixé quelques-uns des traits de la future nation. Néanmoins, on peut se demander si ce qu’on appel parfois « le tempérament national » des français n’est pas resté marqué par l’héritage de l’esprit Gaulois.
Ainsi Charles de Gaulle, qui par ailleurs a parlé de nos quinze siècle et non pas vingt a souvent évoqué le « vieux fond gaulois » du tempérament national. Par exemple, il suggère, dans son célèbre discours de Bayeux en juin 1946, que les français sont marqués par le mauvais génie de la division, comme l’avait été, il y a plus de vingt siècles, l’attitude des adversaires gaulois de César : « la rivalité des partis revêt chez nous un caractère fondamental, qui met toujours tout en question et sous lequel s’estompent trop souvent les intérêts supérieurs du pays. Il y a là un fait patent qui tient au tempérament national… »
Il serait tout de même surprenant que le fameux « tempérament gaulois », s’il a jamais existé ait subsisté intact, dans les comportements des français d’aujourd’hui. Néanmoins ces références que l’on trouve parfois dans les discours politiques montrent bien combien les gaulois ont pénétré l’imaginaire français. S’il n’y a évidemment pas de filiation biologique entre les gaulois et les français, il y a sans doute, en revanche, belle et bien un héritage, même si celui-ci est fantasmé. Les gaulois incarnent l’idée de résistance que les français affectionnent tant et d’une certaine manière Jeanne D’Arc, de Gaulle ou Jean Moulin s’inscrivent dans la filiation de Vercingétorix. Incontestablement, les français aiment bien les Gaulois. C’est ce que démontre le succès, jamais démenti, de la bande dessinée Astérix. Quelques soit leurs origines, des milliers de petits français, continuent de s’identifier aux héros courageux et braves conçues par René Goscinny et Albert Uderzo. Sans s’interdire de porter sur eux un regard affectueusement ironique, les adultes se reconnaissent, quant à eux, dans le côté bon vivant des personnages. Comme l’affirme Colette Beaune la nation n’est pas simplement une construction historique, c’est aussi « une construction mentale »[3]. La nation est « dans les têtes », elle est en partie rêvée et pour se construire, elle a besoin de mythes. Peut être que l’adhésion passionnée des français au mythe gaulois aide la France à exister.
Toutefois, les légendes seules, aussi populaires soient-elles, ne suffisent pas à unifier durablement un peuple.
B) L’ETAT ET LA NATION SE DESSINENT ENSEMBLE (842- 987)
En France, le véritable moteur de la construction nationale est l’état. La nation suppose la mise-en place de l’Etat-nation : un Etat, des frontières, une administration, un parler commun au moins intelligible aux élites. L’Etat et la nation s’esquissent donc ensemble. Au temps des Gaulois, et même au temps des Mérovingiens, les possessions et les frontières étaient bien instables et bien chaotiques, il n’y avait pas d’Etat digne de ce nom. Pour trouver une entité française à peu près stable et en continuité effective avec notre temps, il faut arriver au célèbre traité de Verdun de 843 qui redéfinit l’Etat en Gaule.
a) Le partage de Verdun : apparition d’un Etat que l’on peut dire français (843)
Le traité de Verdun de 843 est le partage de l’Empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils, Louis, qui aurait la Germanie, Lothaire, la Lotharingie (espace intermédiaire dont le nom
deviendra « Lorraine »), et Charles le Chauve la Francia occidentalis, à l’ouest de la ligne Meuse-Saône-Rhône.
Ce partage ne fut pas celui qui avait été envisagé par l’empereur défunt : il vint en conclusion d’une guerre qui opposa les deux plus jeunes frères, Louis dit le Germanique et Charles dit le Chauve, à leur aîné Lothaire. L’alliance étroite des deux premiers, leur succès militaire et le soutien sans faille que leur apporta l’Eglise aboutirent finalement à un partage très inégale mais qui allait donner naissance au royaume de France.
Si Lothaire obtient une satisfaction morale en héritant du titre d’empereur, il ne s’agit que d’un titre symbolique. En fait, sa puissance matérielle réelle est trop limitée pour pouvoir en tirer parti. En effet, le territoire dont il hérite apparaît beaucoup trop étiré en longueur, compartimenté et hétérogène. La bigarrure est telle, qu’aucun nom d’ensemble ne s’impose pour désigner cette nouvelle configuration politique d’où le nom de Lotharingie( Royaume de Lothaire).
Les royaumes de Louis et Charles apparaissent beaucoup plus homogène. Remarquablement symétriques de part et d’autre du grêle ruban des terres dévolues à Lothaire, l’un et l’autre bénéficient d’une compacité territoriale et offrent des conditions de circulation très favorable. Surtout, Les Royaume de Charles et Louis étaient d’une belle homogénéité linguistique. La Francie orientale était presque intégralement peuplée de germanophones tandis que son homologue occidental se présentait comme un ensemble romanophone.
Rapidement, le royaume de Lothaire se révéla dépourvu de viabilité. Au contraire, Les royaumes de Louis et Charles se révélèrent beaucoup plus solides, puisque tous les deux traversèrent les siècles, le Royaume de Louis donnant naissance au Saint Empire et à l’Etat allemand tandis que le Royaume de Charles devînt le Royaume de France. Il est donc logique de considérer le partage de Verdun comme un des grands évènements fondateurs de l’Europe moderne. D’une certaine manière, on peut dire que la France se dessine en 843. Ainsi ce n’est pas un hasard si Marcel Pacaut, en 1955, dans son manuel d’histoire du Moyen Age écrit : « L’histoire de France commence réellement en 843 : Charles le Chauve est le premier roi de France ». [4]
Avec le recul, le découpage du traité de Verdun apparaît très logique. Mais, était-il le fruit du hasard ou était-il l’expression d’une réelle volonté politique d’unité. En fait la géographie linguistique a sans doute inspiré explicitement la nouvelle géographie territoriale, ce dont témoignent les Serments de Strasbourg qui ont été prononcés un an plus tôt, en 842.
b) Les Serments de Strasbourg : le lien entre l’Etat et la langue
Les serments de Strasbourg, prononcés le 14 février 842 par Louis le Germanique et Charles le Chauve à la suite de la défaite infligée à Lothaire le 25 juin 841, aboutissent à la proclamation de deux royaumes dans une configuration d’alliance exclusive. En effet, Lothaire étant hors jeu, les deux frères se jurent mutuellement aide et protection et se promettent de ne pas traiter avec lui. Ce serment est prêté devant le peuple de chacun des princes.
La mise en scène savante de la prestation des serments traduit une intention politique délibérée. Il faut d’abord insister sur le choix des langues vulgaires utilisées pour les proclamer. En effet Louis et Charles ont prononcé leurs discours, non pas en latin, mais dans les langues de leur peuple, respectivement en tudesque et en roman. Les deux langues vulgaires, particulièrement le roman, expriment toute l’importance politique désormais acquise par ces idiomes vernaculaires. Nithard, dans son Histoire des fils de Louis le Pieux écrite à la demande de Charles le Chauve pour la postérité, explique que chacun des peuples des deux princes s’exprime dans la langue qu’il a reçue en propre, cet à dire la langue qui leur a été affectée par décision politique, exclusivement et durablement. Avec ce serment, le principe est donc déjà acquis que Louis règnera sur les pays germanophones et que les romanophones seront pour Charles. Le partage des royaumes est donc de nature linguistique. Dès lors le royaume et la langue ne font qu’un, la langue symbolise le royaume. Ainsi Renée Balibar dans Institution du français . Essai sur le colinguisme des Carolingiens à la République n’hésite pas à parler de « la constitution délibérée et solennelle de deux langues nationales »|[5].
La forme croisée des serments des deux frères revêt également une force symbolique importante. Lorsqu’ils se jurent aide et protection exclusive, les deux frères s’expriment chacun dans la langue de l’autre, Louis en roman et Charles en tudesque. Il s’agit ainsi de signifier publiquement que chacun des deux frères reconnaît à l’autre sa souveraineté: chacun intronise l’autre, l’installe dans sa légitimité. Le serment de Strasbourg montre donc bien que la langue et l’Etat sont liés des l’origine et que ce lien répond d’une volonté politique réelle.
C) Hugues Capet, premier roi de France ? (984)
Un ordre nouveau semblait né, fondé sur l’intuition de deux nationalités incarnées en deux ensembles linguistiques et devenues les assises de deux royaumes cohérents. Mais en réalité les évènements de 842-843 furent suivis d’un siècle et demi de désordres, et la nouvelle donne politique qu’ils avaient paru instaurer ne prit corps qu’après 987 avec l’élection d’Hugues Capet à la tête du royaume et l’avènement d’une nouvelle dynastie.
L’élection royale d’Hugues Capet en 987 n’aurait pu être qu’une nouvelle péripétie. Mais, l’enracinement des Capétiens (Hugues bénéficie du soutient de l’Eglise dont il est candidat), et leurs efforts pour construire un royaume solide (sise au cœur du royaume, les possessions Capétienne ont une valeur stratégique et géopolitique exceptionnelle) en ont fait un évènement fondateur.
Plusieurs des ingrédients majeurs de la nation sont désormais présents simultanément. L’Etat monarchique fondé par Clovis, mais dilaté sous ses successeurs à la dimension d’un empire, a été recentré dès 843 sur un territoire réduit et compact. On peut donc considérer que l’Etat- nation est déjà en germe. En outre, si l’on admet avec Jules Michelet que « l’Histoire de France commence avec la langue française » et que « la langue est le signe principal d’une nationalité »[6], il faut admettre que la communauté française est déjà bien esquissée en 987, puisque la nouvelle dynastie ne s’exprime plus qu’en roman. En effet, la langue qui symbolisa le royaume lors du serment de Strasbourg est devenue la langue du royaume, celle du peuple comme celle du roi et de ses élites. Le royaume et la nation font ensemble leurs premiers pas. Ce n’est peut être pas un hasard si L’histoire de France de George Duby commence en 987…
Toutefois, on peut se demander, si à cette époque le sentiment d’appartenance existait déjà. En fait, en ces temps anciens, on n’observe pas encore de réels indices de sa manifestation. Néanmoins, la nation rassemblée autour du roi Capétien, la conscience nationale ne va pas tarder à se développer...
[1] CESAR , La Guerre des Gaules, Paris, Les Belles Lettres, 1958, cité par VERRIERE J., op.cit., p21
[2] DUVAL A., « Vercingétorix », Archeologia, n 163, fév. 1982 cité par VERRIERE J., op.cit., p34
[3] BEAUNE C., Naissance de la nation France, Gallimard, 1985, p17
[4] PACAUT M.,Histoire. Le Moyen Age, Paris, Nathan, 1955, cité par VERRIERE J., op.cit.,p136
[5] cité par VERRIERE J., op.cit.,p 144
[6] MICHELET J., Tableau de la France, Olivier Orban, 1987(préface de G. Duby), p 185
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